Stratégies #2

Revenons à la Chine…

Pour comprendre la notion de temps et d’espace dans la pensée chinoise, il faut garder à l’esprit que ce pays est le « plus vieux pays du monde ». Sa naissance mythique succédant à l’ère des « 5 empereurs et des Trois Augustes », est datée en l’an 2205 av JC avec la naissance de la dynastie Xia. Une famille régnante à laquelle succéda d’autres dynasties sur des milliers d’années : les Shang, les Zou, les Han… jusqu’à l’abdication du dernier empereur Qin, en 1912. Règnes qui connurent bien sûr des périodes de troubles et de ruptures, ponctuées de complots, de guerres fratricides ou d’invasions mais dont les souverains et les familles dirigeantes tâchèrent toujours d’avoir à l’esprit le développement et le renforcement du royaume.
L’histoire de la Chine est celle d’une construction centripète autour du Huang Hé avec des rivalités féodales plutôt qu’une succession d’apogées puis d’effondrements d’empires, d’invasions armées extracontinentales, de luttes entre puissances hostiles aux langues, aux religions et aux niveaux technologiques différents… comme ce fut le cas en Europe. L’histoire de la Chine, quoique semée de conflits et de troubles comme ceux que connut l’ère des Royaumes combattants ou celle des Trois royaumes, n’a jamais atteint le niveau de violence et de chaos vécu par l’Europe dans ses différentes périodes de transitions.

Pour finir d’esquisser le cadre de cette patiente construction sur plusieurs millénaires, il faut également souligner l’apport stabilisant du confucianisme adopté « officiellement » dès le 1er siècle av JC et qui offrit à la Chine (avec le taoïsme et le bouddhisme dans une moindre mesure), un système de pensée, complet et structurant, dans les domaines religieux, philosophiques, moraux et politiques.

La Chine sûre d’elle-même et de « ses vérités », de son histoire multimillénaire, se considérant comme le centre du monde, comme cet « l’Empire du Milieu » qui vit en interdépendance avec le monde, a donc développé un esprit stratégique fidèle à sa nature. Il repose sur trois principes : L’économie, l’harmonie et le paradoxe

 

L’économie

L’économie est un principe stratégique qui répond aux interrogations suivantes : « comment avoir le plus en dépensant le moins ? » « Comment arriver à ses fins en utilisant les ressources des autres ? » Dans cet esprit, livrer bataille est la pire des solutions ; Sun Tzu précise même que « Les armes sont des instruments de mauvais augures. » Aussi, le Général doit savoir emporter la bataille sans engager un seul soldat ou, au pire, en arrivant sur le champ de bataille avec un ensemble de facteurs géographiques, météorologiques ou psychologiques favorables… et si possible avec les soldats des autres.
La diplomatie et la ruse vont donc être au cœur de la stratégie chinoise. La diplomatie permettra de trouver des alliés ou de créer des scissions dans le camp adverse ; La ruse, elle, permettra d’attirer l’ennemi dans un piège, de provoquer la faim ou la maladie dans les rangs de ses armées : Alors qu’une victoire par ruse est considérée comme « volée » en Occident, elle est, en Chine, la marque du génie militaire.
Le bon général vise d’abord la stratégie de son adversaire pour contrecarrer sa volonté. Il va chercher à créer un cadre favorable à l’action permettant d’obtenir la victoire. Il compte plus sur la situation dans lequel il va placer ses soldats plutôt que sur ses soldats à forcer une situation. Il agit donc sur le potentiel et sur le milieu plus que sur une prouesse militaire.
Tout se prépare « avant » l’hypothétique conflit grâce aux ressources que l’on aura su retirer à l’ennemi, à l’information que l’on aura obtenue sur les failles adverses et aux conditions favorables d’un moment propice à l’action que la prospective nous aura permis de prévoir.
« Les 36 stratagèmes » énoncent quelques enseignements inspirés du principe d’économie. Le troisième stratagème, par exemple, « Tuer avec une épée d’emprunt », nous invite à utiliser un « nouvel ennemi » de l’ennemi, une troisième force, pour se battre à notre place. Le stratagème suivant, « Attendre tranquillement l’ennemi qui s’épuise » préconise d’entrainer l’ennemi sur un champs de bataille qui lui est défavorable, en s’assurant d’être le premier arrivé, pour l’attendre avec des « forces tranquilles ». 
Le 9ème stratagème « Contempler l’incendie sur la berge d’en face » incite lui, à rester sur la réserve quand « la discorde balaie l’autre camp » car, « une seule pression de notre part suffirait à resouder son unité. »

D’autres stratagèmes d’économie sont énoncés dans ce traité. Ils visent à raisonner le général dans tous les phases de la guerre, que ce soit dans l’avancée victorieuse ou… dans la fuite qui est même présentée comme une des options majeures de la guerre (« La fuite est la suprême politique ») dans le stratagème final du traité.

 

L’harmonie

Le bon général pense ainsi : « Si j’ai un comportement harmonieux, si je suis en « symbiose » avec le terrain, je peux alors bénéficier de conditions favorables. Il s’agit de fusionner avec le terrain, d’agir en alliance avec les « éléments ». Le général qui observe, s’adapte, ressent, utilise les reliefs et les cours d’eau, n’est plus seul.
La stratégie chinoise rompt aussi avec l’occidentale dans ce qu’elle est organique et non mécanique ; de sensibilité féminine, elle est souvent associée à « l’eau qui s’adapte » quand la stratégie occidentale est presque toujours symbolisée par l’élément masculin feu qui parcourt, illumine ou détruit le monde sans y être intégré.
La stratégie exige donc de la flexibilité, de l’adaptation face à une « réalité qui n’est pas comme je veux. »
Il ne faut donc pas franchir l’obstacle mais le contourner selon cette phrase de Sun Tzu : « L’art de la guerre est comme l’eau qui fuit les hauteurs et remplit les creux ». En évitant les place-fortes de l’ennemi, le stratège va donc concentrer ses efforts sur ses vulnérabilités, occuper ou faire pression sur ses failles (régions non occupées militairement, zones marchandes délaissées car jugées secondaires). Le but n’étant pas de frapper directement au cœur du dispositif ennemi : le général chinois a le temps, il a 4.000 ans de civilisation qui le contemplent !… Non, le but est plutôt de déstabiliser l’adversaire, de le déséquilibrer tout en faisant corps avec « l’environnement » pour garder une position stable et forte. L’affrontement est ainsi évité jusqu’à ce que, de manipulations en occupations de creux, l’on pousse l’ennemi à une situation intenable pour obtenir, finalement, une victoire au moindre coût.

 

Le paradoxe

Le principe du paradoxe est l’exact opposé du « bombage de torse » de celui qui veut impressionner pour s’imposer.
Il s’agit de paraitre inoffensif, de faire penser à l’adversaire que l’on est « sans danger » plutôt que d’exagérer ses forces pour intimider. Le but étant toujours de ne pas recourir aux armes, ces « instruments de mauvais augure », avant d’avoir une large supériorité militaire. Montrer ses armes incite l’autre à la surenchère, cela le rend méfiant et l’incite lui-même à « s’équiper » ou à trouver des parades : « Quand on est trop fort, on incite les autres à l’imagination. » écrit Edward Luttwark dans « Le paradoxe de la stratégie ».
Le 10ème stratagème, « Cacher une épée sous un sourire » illustre parfaitement cet aspect de la stratégie chinoise. Il y est dit qu’il convient de « Créer la confiance et rassurer le naïf pour, pendant ce temps, à la faveur de l’ombre, préparer le projet. »
Le bon stratège va donc cacher ses armes pour mieux se préparer mais également pour dominer « relativement » dans un monde interdépendant où la domination absolue est couteuse et vous désigne comme cible par tous ceux qui contestent l’ordre établi. La frappe terroriste du 11 septembre 2001 sur la ville emblématique de New-York n’est-elle pas la réplique contestataire de la manifestation de surpuissance américaine ?
Il ne faut non seulement pas montrer toute l’étendue de sa force à l’adversaire mais aussi ne jamais le placer dans une position où il se sentirait acculé : Il faut qu’il puisse toujours croire à « la porte de sortie » sinon son instinct de survie pourrait décupler sa combativité et engendrer de gros dégâts en ressources et en hommes. C’est l’enseignement du 16ème stratagème, « Laisser courir pour mieux saisir » qui indique qu’« un ennemi aux abois se battra encore alors qu’un ennemi qui peut fuir ne voudra plus lutter. Qu’on le poursuive donc sans le lâcher d’un pouce mais sans toutefois le forcer. »
Le paradoxe vise donc à « flouter » son image, à ne pas paraitre évident et à rendre sa stratégie opaque dans un monde où le plus fort bénéficie toujours d’un préjugé défavorable quand il ne cristallise pas des alliances contre lui.

C’est précisément cette attitude, cette « façon d’être » culturelle que l’on perçoit quelque fois chez les Chinois, qui conforte l’opinion populaire occidentale dans le fait qu’ils seraient de parfaits hypocrites et leur « chinoiseries », des menées alambiquées dont on ne perçoit pas vraiment l’aboutissement.
c’est surtout ce que l’on voit peu à peu transparaitre de la politique commerciale et diplomatique de la Chine, et en Mer de Chine, et en Afrique et en Grèce où elle avance profil bas, « occupant les creux et fuyant les hauteurs ».

Ce rapide comparatif des visions stratégiques occidentale et chinoise annonce d’autres textes sur les traités de la guerre asiatiques et européens. Encore une fois, il ne s’agit pas de faire du « culturel », de « la polémologie » mais de fournir des ressources pratiques pour vos stratégies personnelles, professionnelles ou communautaires.
Dans cet esprit, laissez un commentaire pour dire si l’article vous a éclairé d’une façon ou d’une autre ou si vous préféreriez du contenu « art de la guerre » plus fonctionnel, plus évident à mettre en œuvre.


Pour aller plus loin :

De la Guerre – Carl von Clausewitz (Les éditions de Minuit)
L’Art de la Guerre – Sun Tzu (choisir la traduction de Jean Lévi aux éditions Pluriel)
Les 36 stratagèmes (éditions JCLattes)
Visualiser l’Art de la Guerre – Jessica Hagy (éditions Marabout)
La Ruse et la Force – Jean-Vincent Holeindre (éditions Perrin)

ILLUSTRATION : Nick Fewings

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