Stratégies #1

Il est communément admis que les conceptions stratégiques, occidentale et asiatique, sont opposées tant pour les méthodes qu’elles proposent que pour leurs finalités.
Or, si « L’Art de la Guerre » de Sun Tzu, écrit 3 siècles avant Jésus-Christ, reste le livre de référence mondiale, en matière stratégique, cela est moins vrai pour « De la Guerre » de Clausewitz qui n’est généralement lus que par les professionnels de la guerre et les amateurs éclairés.
En quoi se distinguent les deux visions ? Pourquoi le traité chinois connait un tel succès au vingt-et-unième siècle ? La Chine et ses diasporas utilisent-elles des stratégies pour subvertir l’Occident ? Autant de questions qui peuvent intéresser un Occidental en quête de ressources personnelles et de pistes de réflexion sur la géopolitique du siècle.

Les Occidentaux ont longtemps considéré le développement de l’entreprise comme une guerre de menée sur des marchés à conquérir face à des concurrents considérés comme des ennemis à vaincre. Et dans cette optique, la littérature stratégique à destination des décideurs économiques ne se priva jamais de piocher dans les classiques du genre.
Cette conception occidentale du conflit ouvert nous vient du fonds des temps quand toute guerre se faisait obligatoirement par un affrontement direct et frontal entre les belligérants. Pendant les affrontements, les soldats se devaient d’être courageux et se conduire avec honneur sur le champ de bataille. A Rome, la Virtus était considérée comme la vertu première, celle du courage. Le mot tirait sa racine de « Vir » (Virilité, masculinité) qui lui-même venait de l’Indo-européen « Viros » signifiant à la fois homme, père de famille et guerrier : un monde de conquérants sûrs d’eux, subjuguant les peuples autochtones par leur fougue, leur entrainement et la maitrise des métaux qui préféraient aller droit aux butins par l’affrontement direct, rapide et brutal. Toute la vision occidentale de la guerre a été façonnée par cette conception. Des Grecs qui se battaient en formations d’hoplites, masse contre masse, aux légions romaines, puis aux chevaliers du Moyen-Age jusqu’à la « Blitzkrieg » et « Tempête du Désert », en passant par les unités d’infanterie serrés du 1er Empire et les charges de cavalerie du 19ème siècle, l’Occident a mené plus de 2.500 années de guerre avec pour seul principe : frapper l’ennemi d’une façon compacte pour le détruire.

Cette vision stratégique parfaitement illustrée par le jeu des « Echecs » (1), s’oppose en cela à la conception asiatique et plus particulièrement chinoise qui s’exprime au travers du jeu de « Go ».

 

Echecs & Go

La comparaison de la structure et des règles des deux grands jeux permet de mieux comprendre ces différences.
Aux Echecs, c’est le « blanc » qui se déplace en premier, c’est le joueur du « jour qui se lève » ; au Go, c’est le joueur noir qui place sa première pierre : « tout commence dans l’invisible, toute stratégie s’élabore dans l’obscurité ».
Au début d’une partie d’Echecs, les 16 pièces d’un joueur sont visibles à l’œil adverse, leur disposition établie par les règles est connue. Au début de la partie de Go, « on ne voit rien », le Go Ban (2) est vierge de pierres : le potentiel de chacun, composé de 181 pierres noires et 180 pierres blanches, est donc dissimulé.
Les pièces des Echecs se déplacées sur des cases ; les pions du Go sont posés sur des intersections qui symbolisent des nœuds de communication.
Les pièces du jeu d’Echec n’ont pas toute la même valeur ; il existe des pions au nombre de huit et des pièces maitresses (Roi, Reine) uniques. Les pierres du Go ont toutes la même valeur.
Aux Echecs, la priorité est de dominer le centre en concentrant la position de pièces offensives, soutenues par d’autres, plus puissantes et/ou en recul. Le joueur vise au contraire à se développer largement sur le Go Ban pour construire les bases de vastes territoires : la vision est globale, ample quand tout est affaire de concentration et de mécanismes offensifs aux Echecs.
La victoire aux Echecs passe par la destruction des pièces ennemies : il s’agit de faire le vide jusqu’au roi adverse. Dans le Go, on acquiert de l’espace en encerclant des zones les plus larges possibles par la pose de pierres. En connectant les pierres entre elles, on prend du territoire, mais aucune pierre n’est détruite ; d’ailleurs la partie se finit avec plus de pierres qu’à son début.
Aux Echecs, on joue contre l’autre, front contre front ; le Go consiste plutôt à construire son espace, tout en obligeant l’adversaire à utiliser un maximum de pierre pour dominer des espaces plus restreints que soi. On joue plus « avec » l’autre que « contre » lui.
Une erreur tactique locale aux échecs peut s’avérer fatale et entrainer la destruction d’une ou plusieurs pièces ainsi que des positionnements adverses dangereux. Le dispositif d’un joueur peut se trouver ainsi déstabilisé dans son ensemble. Il est par contre possible de perdre localement au Go (pour le contrôle d’une petite zone d’intersections) tout en gagnant globalement par la capture de zones plus larges du Go Ban : ce qui est fatal, c’est la non-maitrise de l’ensemble.
Enfin, aux Echecs, le joueur gagne en abattant le roi adverse : la victoire est absolue. Au Go, il s’agit de contrôler plus d’intersections que son adversaire à la fin de la partie. On parle d’une « victoire relative » qui identifie une « suprématie » mais pas un vainqueur « tueur de pièces ».

 

L’Occidental sut aussi ruser

Cette comparaison un peu fastidieuse entre les deux jeux, permet néanmoins de comprendre les différences de visions. Différences qu’il ne faudrait cependant pas réduire à une schématisation trop facile dans laquelle la stratégie occidentale serait exclusivement réduite à l’équation Force x Concentration x Vitesse : Les occidentaux surent évidemment ruser durant de nombreux conflits et mener des stratégies indirectes visant « la suprématie ».

Dans son livre sur la polémologie, « La Ruse et la Force », Jean-Vincent Holeindre souhaite réhabiliter « La ruse »  qu’il considère comme sous-estimée par les historiens des guerres parce qu’elle a longtemps « fait figure de repoussoir et se présente comme l’apanage du faible ou de l’étranger » chez les Occidentaux.

Il cite à l’appui de sa thèse, les exemples de la Guerre de Troie et des préparatifs du débarquement allié de 1944.
Le meilleur contre-exemple de la stratégie frontale ne se trouve-t-il en effet pas dans l’Iliade, ce récit fondateur qui nous montre comment la ruse d’Ulysse permit de prendre Troie en une nuit après que tous les assauts grecs se soient écrasés contre les boucliers et les enceintes de la cité ? Le « Cheval de Troie » est d’ailleurs devenu une expression commune signifiant « intrusion par la ruse ». Homère décrit ainsi deux portraits dans son récit ; celui d’Achille, le soldat incarnant les qualités de courage et d’honneur et, le portrait d’Ulysse le stratège, personnage plus mercurien, représentant la subtilité et l’astuce. Les deux figures ont, à des degrés différents, inspirés les hommes politiques et les chefs de guerre occidentaux.
L’« opération fortitude » nous ramène à la seconde guerre mondiale, lors de la phase préparative du débarquement de juin 1944. Ce nom de code désignait un ensemble d’opérations de désinformation alliées visant à tromper les Allemands sur le futur lieu de débarquement afin de détourner leur attention des plages normandes. Dans le cadre de cette opération, les alliés bombardèrent des lieux d’assaut présumés comme Le Touquet ou Portel dans le Pas-de-Calais puis la Côte d’Opale (aux environs de Dieppe). Une armée « fantoche » fut même créée et déplacée jusqu’à Kent, la pointe sud-est de l’Angleterre faisant face à Calais, avec, à sa tête, le prestigieux général Patton pour crédibiliser cette diversion. De fausses fuites diplomatiques furent orchestrées, désignant la Norvège ou le Bordelais comme cibles de débarquement. Cette intoxication de l’ennemi fonctionna à merveille puisque le 6 juin, le jour même du débarquement, les chefs militaires du Troisième Reich pensaient qu’il s’agissait d’une action de diversion.

Ces deux exemples de ruses, présentées parmi tant d’autres, s’ajoutent à d’autres conflits et manœuvres cités par Jean-Vincent Holeindre. Ils permettent à l’auteur de démontrer que la vision militaire occidentale n’était pas faite que de « force » contrairement à ce qu’une « lecture stéréotypée » de l’histoire put nous faire croire jusqu’ici.

Pour appuyer ce point de vue, nous pouvons également citer le cas de la Grande-Bretagne qui appliqua durant 3 siècles une stratégie de suprématie vis-à-vis du continent européen.

Privé d’accès terrestre au continent européen, impuissant à mobiliser de forts contingents d’infanterie pour occuper de vastes territoires terrestres, le royaume anglais développa une double politique de renseignement et de diplomatie à l’égard de l’Europe dans le seul but d’éviter la domination d’une seule puissance continentale qui aurait pu menacer ses côtes. Cette stratégie indirecte faite d’alliances et de complots fut renforcée par le développement d’une flotte de guerre puissante permettant de défendre les mers environnant le royaume mais aussi de contrôler de points maritimes névralgiques comme Gibraltar et Malte. Cette politique de contrôle et de neutralisation fut particulièrement efficace contre l’Empire Napoléonien, la Triplice et le Troisième Reich.  
Dans chacune de ces périodes, l’Angleterre sut utiliser des pays continentaux (jamais les mêmes), pour contrer militairement l’ennemi du moment en créant des alliances, en attisant des animosités politiques, jouant sur les rivalités des uns vis-à-vis des autres ou en provoquant des coups d’état contre les gouvernements récalcitrants (comme ce fut le cas pour la Yougoslavie en 1941). Le Royaume-Uni mena ainsi une stratégie indirecte, actionnant toute une palette d’actions lui permettant d’utiliser les forces alliés sur les théâtres d’opération en économisant les siennes, se contentant d’ « assurer la logistique » ou de n’aligner que des forces auxiliaires aux moments décisifs.
On est, dans ce cas anglais, totalement dans l’esprit du jeu de Go (et de la vision stratégique chinoise qui la sous-tend) privilégiant les stratégies de contrôle et de neutralisation de l’adversaire à l’action directe contre ses forces.

(1) Le jeu a été introduit en Europe du Sud au Xème siècle. Il dérive du « Shatranj » perse, lui-même adapté du « Chaturanga » de l’Inde classique. Si le jeu n’est pas d’origine européenne, sa forme et ses règles actuelles ont été fixées sur le continent dès la fin du XVème siècle.

(2) Le Go Ban est le plateau de jeu du Go. De forme carré, il est structuré par un jeu de 19 grilles sur 19 qui forment un ensemble d’intersections sur lesquelles les joueurs posent les pierres.

Vers la seconde partie de l’article

ILLUSTRATION : Lou Levit

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