Saisir les opportunités

Nos vies ne sont pas linéaires. Elles sont animées par des rythmes inégaux et des logiques temporelles que la philosophie antique représente sous les formes de trois dieux grecs : Aiôn, Chronos et Kaïros.
Ces différentes représentations du temps peuvent marquer nos destinées de façons alternées et complémentaires, sur un laps de temps assez long par l’« effet cumulé » ou sur un moment bref que l’on qualifiera « d’instant d’inflexion ».
Ce texte présente ces rythmes et vous indique comment rendre possible ces « moments décisifs ».

Un texte amoral où il est question de temps et de moment opportun.

 

Aiôn, la loi des cycles

Dans la mythologie grecque, Aiôn est la divinité qui incarne le temps infini dont la boucle ramène au point de départ pour former le cycle. Ce dieu dont on situe l’origine dans la sphère zoroastrienne (Aiôn-Zervan) regroupe de multiples aspects qui peuvent paraitre éloignés ou contradictoires comme la destinée, l’âge, la génération ou l’éternité si l’on ne connait pas la vision traditionnelle. Pour les anciens européens, en effet, le temps n’était pas linéaire mais se décomposait en cycles qui se complétaient harmonieusement du plus infime comme la respiration au plus long, l’âge (1), en passant par les cycles des saisons, des décennies ou des générations.  Dans cette conception, chaque série de cycles comparables composait un ensemble temporel plus long en de multiples révolutions complètes, ayant un début et une fin. L’Ouroboros (2), cette figure représentant un serpent (ou un dragon) en forme de cercle qui se mord la queue, symbolise ces cycles de mouvement et de continuité, d’autofécondation et d’autodestruction et, en conséquence, d’éternel retour.

Pour mieux comprendre et revenir à notre strict sujet, l’année qui acte la révolution complète de la Terre autour du soleil est composée de quatre saisons qui ont elles-mêmes un début et une fin. Ces saisons sont composées de journées traditionnelles qui commencent avec l’aurore et finissent par le crépuscule. Chaque cycle forme donc un cercle renouvelable qui compose un cycle plus long composant lui-même un cycle plus important etc… Mais ce qui enrichit la vision traditionnelle, c’est que chaque cycle contient une énergie spécifique propice à telle ou telle forme d’action.

Si l’on reprend le cycle des saisons, le printemps incarne le renouveau, le début du mouvement, d’une concrétisation des bonnes résolutions prises pendant la gestation de l’hiver. L’été est la saison de l’épanouissement, de la réalisation-récompense des actions menées dès le printemps (un régime minceur, par exemple). L’automne étant lui la saison des récoltes et de l’entrepôt des bénéfices de l’été en prévision de l‘aridité l’hivernale. Cette symbolique en action peut également être reprise avec la vie humaine faite (normalement) d’enfance- adolescence, d’âge adulte, d’âge mature et de vieillesse…

Il est important de connaitre cette loi cyclique pour mener sa vie au mieux et caler ses actions aux énergies du cycle que le moment traverse. On ne fait pas les mêmes choses de façon identique en hiver ou en été, tout simplement parce que le corps et l’esprit soumis à des énergies qui dépassent notre conscience, réagissent différemment et aussi parce que des marqueurs temporels (fêtes, trêves des confiseurs, vacances) influencent la psychologie collective et donc, les réponses à nos sollicitations. Ainsi, traditionnellement, la période de l’année qui débute avec le solstice d’été (21 juin) pour finir au solstice d’hiver (20 décembre) est traditionnellement propice à l’étude, à la concentration et la réflexion… pendant que l’autre moitié de l’année est symboliquement liée à l’action.
Cette loi des cycles est encore plus flagrante pour chacun si je prends l’exemple de la journée où le matin, le midi, l’après-midi et le soir, correspondent à des moments d’énergie différents.

Dans cette logique, nombreux sont les coachs qui répètent inlassablement qu’un matin dynamique annonce une journée réussie. Et ils ont plutôt raison même si nos grands-pères nous l’ont déjà dit depuis longtemps…

 

Chronos, le temps mesuré

Chronos (3), était assimilé à une entité primordiale, d’essence chtonienne. Dans la tradition orphique, il était décrit comme un serpent à trois têtes, humaine, bovine et léonine. Il pouvait aussi être représenté comme un vieillard possédant une paire d’ailes noires ainsi qu’une faux et un sablier rappelant sa fonction ; car celui que les Britanniques appellent « The Father Time », symbolise le temps physique, ce temps segmenté en passé-présent-futur et quantifiable grâce aux unités de mesure que sont les secondes, les minutes, les heures…

Dans le domaine du développement personnel et de la réalisation de soi, c’est la mesure du temps qui nous permet :
– de planifier des projets avec leurs objectifs et leurs étapes.
– de mesurer notre productivité en établissant le ratio production / temps
– d’évaluer notre compétitivité et notre performance par rapport à celle de nos concurrents

Ce temps physique a moins besoin d’être expliqué car il rythme de façon omniprésente notre vie professionnelle, sociale… et même affective. Les business coach, très influencés par la vision anglo-saxonne de la gestion du temps, se sont bien sûr emparé du temps physique comme d’un totem dont tous leurs conseils font l’écho : « Comment avoir un bon timing ? », « Optimiser sa productivité » « vaincre la procrastination » sont leurs promesses marketing face à des prospects terrorisés à l’idée de perdre du temps, donc du terrain, dans un contexte de mondialisation des concurrences.

A ces impératifs de productivité, s’ajoutent les notions plus traditionnelles de « ponctualité », de respect de l’agenda et des marqueurs symboliques pendant lesquels il est conseillé de relancer ou de reprendre contact avec ses prospects (sous le prétexte de présenter ses vœux de bonne année par exemple ou, plus fin, de fêter l’anniversaire de tel ou tel client dont on aura noté le jour sur une fiche d’informations personnalisées). Cette mesure du temps si elle est nécessaire pour la direction d’un destin peut devenir rapidement obsessionnelle et vecteur de stress pour celui « qui ne respecte pas les délais » malgré qu’il garde les yeux rivés sans cesse à sa montre et à son planning.

Si la multiplication des burnout a aussi sanctionné les abus de cette « obsession du timing », très « années 90 », il n’en reste pas moins que la mesure du temps garde de nombreux avantages pour le développement personnel dont, notamment, celui de pouvoir évaluer les progrès obtenus par ce que Darren Hardy nomme « l’effet cumulé » (4).
La pratique de « l’effet cumulé » implique d’effectuer des changements minimes mais positifs dans sa vie quotidienne qui, par accumulation, permettront de produire des améliorations notables et significatives chez la personne qui prend ces bonnes résolutions. Cette méthode qui met en lumière le pouvoir des (bonnes) habitudes (prises) implique d’être constant et patient dans la réalisation d’un projet qui nécessitera planification et « debrief ». Elle tire son efficacité sur la durée et la maitrise du temps mesuré.

Kaïros, le moment opportun

Le dieu grec Kaïros est représenté sous les traits d’un jeune homme qui porte une unique touffe de cheveux à l’avant du crane. Quand il passe devant vous :
– On ne le voit pas
– On
le regarde passer.
– On
prend sa touffe de cheveux à pleine main lorsqu’il passe : on saisit alors « l’occasion aux cheveux ». Kairos a donné en latin opportunitas (opportunité, saisir l’occasion).

Kaïros est la représentation de l’instant T, décisif, l’instant d’inflexion, ce moment unique qui ne se représentera pas…  le point de basculement.
Kaïros est dans l’instantanéité, il incarne une dimension temporelle différente de la linéarité du temps « Chronos ». Il est l’évènement qui donne de la profondeur à l’instant. Une notion du temps non mesurée par la montre mais évaluée intensément sur l’échelle du ressenti. Si l’on devait représenter le temps comme une ligne allant d’un point A à un point B, alors le Kaïros serait ce moment d’intersection créé par une perpendiculaire symbolisant la profondeur de l’instant vécu.

Saisir le Kaïros, c’est engager la conversation avec votre voisin de table au restaurant, cette personnalité publique qui pourrait se révéler utile pour vos ambitions ; c’est accoster la fille sublime que vous croisez dans la rue, c’est le moment décisif durant lequel vous lancez vos troupes dans la bataille…

Le Kaïros, c’est l’opportunité à saisir qui ne se représentera probablement. Le Kaïros, c’est le moment qui fait basculer votre vie.
Vous pouvez faire des efforts solides et réguliers toute votre vie pour tenter d’atteindre ses objectifs mais, si le Kaïros ne passe pas ou si vous le laissez passer sans vous en saisir, alors aucun instant de gloire ne viendra couronner votre pugnacité, ce moment qui divise le club restreint des vainqueurs à la multitude des échoués.

Le Kaïros est aussi la première lame du Tarot, ce bateleur facétieux par qui tout commence.

 

Le Kaïros, ce moment décisif qui se présente à vous.

 

Alea Jacta Est

Les moments décisifs ponctuent et font l’Histoire dont certains voudraient nous imposer l’apprentissage en termes de mouvements socio-économiques et de rapports de classe. Or, l’Histoire est avant tout le fait d’hommes, d’un petit nombre d’hommes décidés et sûrs de leur destin, de chefs, de héros qui saisissent et secouent vigoureusement le Kaïros pour le brandir face au visage effaré du monde. Notre imaginaire occidental est marqué par ces moments décisifs, souvent liés à des batailles ou des crises politiques. Les images d’Epinal ne manquent d’ailleurs pas qui nous montrent Alexandre victorieux des Perses, Napoléon franchissant le Pont d’Arcole ou renversant le pouvoir lors du 18 brumaire, la Marche sur Rome, la percée blindée de Sedan ou le Jour J…
Mais si je ne devais garder qu’une image symbolisant au mieux le « point de rupture » dans l’histoire, ce serait celle de Jules César franchissant le Rubicon (5) .

Le Rubicon est un petit fleuve côtier du Nord de l’Italie qui séparait la Gaule Cisalpine sous l’autorité du proconsul Jules César de l’Italie. Le Sénat Romain, pour protéger Rome des ambitions du général, avait déclaré sacrilège quiconque passerait cette rivière avec une armée. César décida de braver l’interdiction quand le Sénat lui refusa le Consulat et le gouvernement. Après quelques hésitations, il prononça l’expression « Alea Jacta Est » (« Le sort en est jeté ») puis se résolut à marcher sur Rome contre Pompée.
Cette décision renversa l’équilibre politique qui stabilisait la République romaine et fut le prélude de l’ère impériale.

Cette image de César « franchissant le Rubicon » a inspiré nombre de chefs militaires et politiques occidentaux dans leurs ambitions politiques pour ce qu’elle insuffle de volontarisme et d’opportunisme. L’opportunisme étant dans ce cas précis, l’art de se saisir d’une situation avantageuse qui offre un potentiel de réussite important et, non pas, de « choper tout ce qui est bon à prendre, sans plan, ni vision à long terme ».

Il n’est nul besoin d’être un leader de premier rang pour s’inspirer de cette séquence. Chacun de nous doit garder l’exemple en mémoire pour insuffler de l’audace et de la réactivité face à des situations qui peuvent nous faire « monter d’un niveau ».

 

 

Ciarán Hinds interprétant Jules César, franchissant le Rubicon, dans la série « Rome ».

 

# 5 CLEFS POUR SAISIR LES OPPORTUNITES

 

CLEF N°1 : AVOIR UN BUT

L’opportunité qui se présente doit répondre à un but à atteindre ou d’une destinée à accomplir, sous peine de ne pas être considérée à sa juste valeur ou de ne pas être perçue par celui qui la croise. Si
vous rencontrez le réalisateur Jacques Audiard dans la perspective de devenir acteur vous aurez alors une opportunité de carrière, sinon, tout au plus, une poignée de main à raconter ou un autographe.
L’opportunité est un moment de bascule pour un but et un destin déjà choisi. Elle s’inscrit dans une histoire que vous avez commencé à écrire parce que vous savez où vous allez. On peut croiser/rencontrer des personnalités chaque jour si l’on habite un secteur géographique propice, on peut être au carrefour de nombreuses opportunités de business lorsqu’on multiplie les soirées mondaines… Mais à quoi bon si l’on n’a ni projet à présenter, ni ambition à faire partager ? Pour collectionner les autographes ou les bons moments ? Pour nourrir son narcissisme ?
Aussi, il est nécessaire d’avoir une feuille de route détaillée ou, tout au moins, une vision très nette de ce que l’on veut atteindre pour reconnaitre les opportunités qui se présentent et savoir s’en saisir.

 

CLEF N°2 : ETRE DANS LE FLUX

Avoir un objectif pour reconnaitre les opportunités est une bonne chose, « être dans le flux » pour les attirer est encore mieux.
En psychologie positive, la notion de flux (« flow » en anglais) est un concept développé par le professeur hongrois Mihály Csíkszentmihályi (6) qui désigne un état d’extrême-motivation, une immersion totale dans l’activité, focalisant les émotions au service de la performance et de l’apprentissage. Dans le flow, les émotions ne sont pas seulement contenues et canalisées, mais en pleine coordination avec la tâche s’accomplissant. Le trait distinctif du flow est un sentiment d’état de grâce, voire d’extase pendant une activité. Être dans le flux ne va pas seulement permettre de vous identifier à une activité, de faire reconnaitre votre extrême implication par les autres mais également d’attirer à vous des énergies bénéfiques. Car toute énergie produite de manière extrêmement focalisée constitue un signal fort, un émetteur qui attire à son tour des énergies de même nature. C’est un phénomène d’aimantation des personnes utiles et des occasions utiles. Vous créez autour de vous un champ énergétique propice à vos projets. Et si l’on veut aller plus loin, la visualisation créatrice, consciente ou inconsciente, que vous opérez lorsque vous êtes dans cet état d’extrême focalisation envoie des ancres dans le champ du potentiel : ce que vous projetez et visualisez avec force se réalise parce que vous y mettez une telle énergie que celle-ci se matérialise presque chimiquement dans votre environnement et l’esprit de ceux qui le peuplent.
Il existe des techniques (notamment de visualisations) que je vous indiquerai dans des articles ultérieurs qui vous permettront d’atteindre cet état de flux total et d’augmenter ainsi vos chances d’attraction.

 

CLEF N°3 : ETRE PRET

Accueillir l’opportunité nécessite d’être « prêt », c’est-à-dire d’être en condition mentale, physique et matérielle permettant de s’en saisir. Lorsque l’on dit d’une occasion qu’elle arrive « au bon moment », cela signifie justement que vous avez, au préalable, réglé les problèmes ou les obstacles qui vous empêchaient d’avancer : Le règlement de sujets subalternes vous permet non seulement d’avoir l’esprit clair et disponible pour toute proposition mais aussi de bénéficier d’un socle opérationnel épuré de toute scorie qui gênerait telle ou telle initiative. Être toujours prêt, c’est, en fait, être à jour sur les tâches à accomplir, ne pas procrastiner pour ne pas sans cesse se rappeler de ce qui reste à faire ou, pire, avoir l’esprit encombré de petites culpabilités quant à ces retards ; c’est pouvoir s’atteler, du jour au lendemain, à une nouvelle situation, être dans une entière disponibilité parce que vous avez pratiqué jusqu’à présent une « attitude écologique » sur votre biosphère qui vous exempte de toute attache négative. 

 

CLEF N°4 : PROVOQUER LES OCCASIONS

Vous avez un but, vous êtes « à fond » et vous êtes disponible pour toutes les occasions qui se présenteraient… cela ne suffit pas. Il vous faut ce coup de pouce du destin, ce « Kairos qui passe », être chanceux… ou provoquer la situation particulièrement propice qui vous permettra de rencontrer l’opportunité favorable. En ayant une vision très nette de vos ambitions, vous savez où sont les hommes et les ressources qui vous permettront des les atteindre. Il reste donc à établir le cadre, c’est-à-dire le lieu et le moment où vous allez « traquer » l’occasion, ainsi que la façon dont vous allez le faire.
Vous voulez séduire ou convaincre une personne dont avez besoin pour votre projet ? Vous souhaitez vous emparer d’une situation pour vous faire connaitre ? Provoquez vous-même une situation favorable à une intervention de votre part ? Etablissez les contours de votre intervention, préparez votre façon d’entrer en scène, votre discours avec le choix bien pesé de chacun des mots qui le composera, votre tenue, votre posture… consultez les prévisions météo ou le type de personnes ou même le nom de ces personnes si la liste en est restreinte : créez le cadre comme l’on prépare une scène théâtrale ou la confrontation sur un champs de bataille antique. Provoquez l’opportunité dont vous êtes le héros, l’acteur et réalisateur à la fois : confectionnez vous-même un Kairos à la mesure des enjeux.

 

CLEF N°5 : AGIR « ICI ET MAINTENANT »

Lorsque l’occasion se présente, vote préparation vous permettra de la reconnaitre. A ce moment précis, laissez tout tomber : occupation du moment, amis, femmes, enfants… pour vous consacrer à l’occasion qui étanche enfin votre attente obsessionnelle : Saisissez-vous de l’opportunité. Foncez sur votre proie. Elle ne se représentera plus… ou peut-être trop tard.

 

(1) La Tradition est une école de pensée philosophique et spirituelle qui divise l’histoire en cycles composés eux-mêmes de quatre âges successifs (âge d’or, âge d’airain, âge d’argent et âge de fer) exprimant une vision involutive ; l’âge de fer (ou Kali-Yuga dans la tradition hindouiste) concluant un cycle en de multiples crises et effondrements civilisationnels qui annoncent l’ère suivante et un nouvel âge d’or.

(2) L’Ouroboros – http://dictionnairedessymboles.com/article-le-symbolisme-de-l-ouroboros-117703494.html

(3) Le dieu primordial Chronos ne doit pas être confondu avec le titan Cronos, père du dieu des dieux grecs, Zeus, dont Saturne est l’équivalent dans la mythologie romaine.

(4) « L’effet cumulé » – Darren Hardy

(5) La vie des douze Césars (en latin De vita duodecim Caesarum) dans lequel Suétone, auteur latin du Haut Empire, retrace la vie de Jules César.   

(6) Flow: The Psychology of Optimal Experience – Mihály Csíkszentmihályi

 

 

 

 

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