Mâle Alpha #1

Le « Mâle alpha » fait l’objet de centaines de vidéos sur le youtube français. Les coachs en séduction sont, en effet, nombreux à vouloir vous expliquer comment faire partie de cette « race des seigneurs » qui domine les rendez-vous Tinder et « fait du pognon ». A les entendre, c’est très facile, il suffit de s’habiller comme un « Boss », de « bomber le torse » et de « faire les gros yeux »… Dans les faits, c’est un peu plus compliqué que ça.

Le concept de Mâle alpha nous vient de l’étude zoologique des espèces animaux vivant en groupe. Si ces espèces « socialisées » ont fait l’objet de nombreuses observations depuis l’Antiquité, notamment au travers des travaux d’Aristote, de Pline l’Ancien, d’Albert Le Grand ou de Buffon, c’est surtout au vingtième siècle que nous devons la naissance de l’éthologie (1) sous l’influence des trois chercheurs Konrad Lorentz, Nikollas Tinbergen et Karl von Frish. (2)
La psychologie sociale des lions, des « grands singes » ou des oies cendrées, chères à Konrad Lorentz, ont été particulièrement analysées. Mais c’est le loup et sa meute qui ont été les plus étudiés en Europe et en Amérique du Nord. Un intérêt qui s’explique par la fascination que l’animal a toujours exercé sur l’homme occidental. Depuis la nuit des temps, en effet, et ce, jusqu’au 19ème siècle, les Européens et les loups ont vécu en voisins dans le cadre d’une relation faite de craintes et de curiosités partagées. Ils se connaissent bien. L’imaginaire boréen est profondément marqué par la symbolique du loup et, la société humaine présentent de nombreuses similitudes avec celle de cet animal qui fait preuve d’une remarquable intelligence sociale.

 

Le loup, animal-totem chez les Indo-européens, à la fois craint et admiré. Scène représentant les dieux scandinaves attachant le monstrueux loup Fenrir.

 

Le Mâle Alpha chez les loups

C’est le chercheur américain David Mech qui, dans les années 70, a proposé une classification des loups dans la meute en positions sociales Alpha, Beta, Gama et Oméga (3).
Selon ses recherches et celles qui ont suivi, les loups occupent des statuts différents qui peuvent évoluer avec le temps et les circonstances. Le loup alpha peut être « détrôné » si un loup de la meute le vainc en combat singulier. Il perd alors tous ces privilèges de male alpha et peut même être contraint à quitter la meute pour devenir « loup solitaire » à la recherche d’un nouveau groupe. Un loup oméga, pas toujours présent dans une meute, est, au contraire, le souffre-douleur de la meute. Plus petit, chétif et d’une nature soumise, Il est régulièrement attaqué par les autres membres de la meute. En recevant ainsi toute l’agressivité des autres loups, il fait baisser les tensions au sein de la meute souvent composée de mâle rivaux. 
Le loup alpha, pour revenir à lui, décide des déplacements de la meute, organise les chasses et peut distribuer la nourriture ou en tout cas veiller à ce que tous les membres de la meute aient leur part. Il choisit la meilleure reproductrice parmi les femelles et en fait son alpha. Le couple est le seul à pouvoir se reproduire.
Mais si la meute, sous l’autorité de l’alpha, est régie par une hiérarchie de statuts très stricte, ses membres sont assez libres d’aller et venir : ils peuvent quitter le groupe quelques jours pour organiser une chasse et ne subissent pas de pression permanente de la part de l’Alpha.
Le Garde forestier Rick MacIntyre qui a longtemps observé les loups au Parc national de Yellowstone (4), souligne que la principale caractéristique du loup alpha « est une confiance tranquille, une assurance totale » : « Quand vous êtes un Alpha, vous savez ce que vous devez faire, ce qui est le mieux pour votre meute. Vous menez votre famille en leur montrant l’exemple, avec calme et détermination. » Toujours selon lui, « les mâles alpha ne sont pas agressifs : ils n’ont pas besoin de l’être, tout comme un grand champion, émotionnellement sûr de lui, n’a rien à prouver. » (5)

Cette description de la meute et du loup dominant est nécessaire pour retrouver la définition – éthologique et originelle – du concept de Mâle Alpha. On peut en déduire les règles suivantes :

– Le Mâle devient Alpha après un combat victorieux contre l’ancien mâle dominant

– Le Mâle Alpha est un statut plus qu’une identité en soi : celui du chef de meute.

– Le Mâle Alpha a des fonctions et des privilèges que confère ce statut : ceux qui le suivent ont validé son rôle et se dépossèdent d’une certaine liberté d’action et d’expression à son profit.

– Le Mâle Alpha n’est pas un « loup solitaire » : Il développe des interactions sociales importantes et peut même transmettre des valeurs collectives aux membres de son clan.

Lorsqu’on parle de Mâle Alpha, on évoque donc moins le sexe, la séduction et la virilité ostentatoire… que l’exercice du pouvoir. Le Mâle alpha est celui qui a le contrôle et l’exerce pour montrer la voie, représenter le groupe… Un surinvestissement qui lui apporte des privilèges, comme l’accès prioritaire aux ressources et aux meilleures femelles. 

 

La meute, une organisation sociale de prédation et de protection où règnent l’équilibre et l’harmonie.

 

Utilisé pour la recherche zoologique, le concept de Mâle Alpha a vite été transposé à la société humaine, de façon plus ou moins juste.
Aujourd’hui, deux approches se distinguent : Celle, minimaliste, des « PUA », circonscrite au domaine de la drague et de la séduction et, la seconde, plus complète, qui intègre tous les aspects du leadership.

Le Mâle Alpha comme super-séducteur

Comme les coachs Alexandre, Jeff ou Fabrice peuvent tenter de vous l’expliquer, le Mâle Alpha est ce grand séducteur auquel les femmes ne résistent pas. Il n’est pas toujours beau, grand et fort mais il maitrise le flux, la « tchatche »… Il a le « mindset » du dominant, connait l’art de la réplique, ose vanner les filles dans une soirée, entre deux « jokes » pour les faire rire… Le Mâle Alpha attire à lui tous les regards de la soirée. Il ne se contente pas d’être bien « sapé » car il prend soin d’insérer dans sa tenue, ce détail vestimentaire qui le distingue : un chapeau à bord de fourrure comme « Mystery », un monocle aux contours « jaune fluo » ou un foulard « rose fuchsia » glissé dans la poche de sa veste. Sa tenue « différente » et sa capacité à manier des « jeux » de phrases (apprises par cœur en séminaire), vont lui permettre de séduire, en quelques minutes, toutes les Cindy qui passent…

Pour les Pick Up Artist, le succès de la méthode tient à trois éléments : le look, l’aisance relationnelle et la maitrise de phrases types, destinées à « opener » puis à déstabiliser-séduire, par un enchainement rythmé d’affirmations et d’interrogations, les meilleures « targets » de la soirée…

Selon « Mystery » – fondateur métrosexuel du mouvement Pick Up Artist – cité par Neil Strauss dans son livre « The Game », 6 caractéristiques définissent le Mâle Alpha (6) :
– Il sourit.
« Souris quand tu entres dans une pièce. Dès que tu marches dans un club, le jeu est lancé. Et en souriant, tu as l’air d’être confiant, tu es marrant, et tu es quelqu’un. »
– Il est soigné.
« Savonne-toi au moins trois fois pour sentir vraiment bon. Brosse tes dents. Assure-toi d’avoir une bonne haleine… Utilise un excellent déodorant…. Sois habillé tendance avec au moins un détail vestimentaire que l’on remarque… Si tu vises les filles moyennes, tu auras des filles moyennes. Les hommes alpha ne se mélangent pas, ils se démarquent. Au moins, habille-toi du mieux que tu peux. »
– Il possède le sens de l’humour.
« Badine, sois coquin et drôle et utilises les « negs » qui sont de bonnes techniques pour faire rire les femmes. »
– Il est connecté avec les gens.
« Ne parle pas tout le temps. Écoute ton interlocutrice, apprends d’où elle vient, mets-toi à sa place. Tu dois savoir que chaque personne veut se sentir importante, ne la rabaisse pas, fais en sorte qu’elle sente importante. »
– Il est le centre de toutes les attentions dans une pièce.
« Il y a les observateurs et ceux qui sont observés. Sois celui qu’on observe. La règle des trois secondes n’est pas juste d’ouvrir les premières femmes attirantes que tu voies, c’est ouvrir toutes les personnes que tu voies. Parle à tout le monde, même par un simple « Comment se passe ta soirée ? » Barmen, filles laides, autres gars… Sois le centre d’intérêt de la pièce. »
– Il a confiance en lui.
« Tu es le prix. Tu es le sélecteur. Pas elle. Si tu ne le sais pas encore, fais semblant d’agir ainsi jusqu’à ce que tu le croies. Valorise tes atouts et tes réalisations (et non tes inconvénients et tes échecs). Continue de te dire que tu es le piège et qu’elle a de la chance de parler avec toi. Cette croyance se transformera en confiance. Et les femmes te sentiront comme de « l’eau de Cologne ».

A la lecture de ce discours « un peu » faible, marqué par la superficialité et le narcissisme, on comprend que la psychologie de superette de « Mystery » et des coach en séduction, faite de PNL bricolée, permet peut-être d’imiter une attitude alpha pendant quelques heures pour tromper les « targets »… Mais, qu’elle ne transformera jamais de façon pérenne et valide un « AFC » – le « looser » chez les PUA – en homme solide, responsable et leader.
Au mieux, la « méthode » révèlera plus rapidement des tempéraments forts qui ne demandaient qu’à éclore par l’exercice professionnelle ou des activités sociales constructives.

On comprend aussi comment la féministe Mélanie Gourarier a pu, pendant trois ans, instrumentaliser la « communauté des séducteurs » francophones, trop avides de reconnaissance, les suivre et les interroger, pour écrire « Alpha Mâle ». Un texte à charge – sous couvert de recherche scientifique et anthropologique – qui s’inscrit dans le mouvement de « déconstruction de la masculinité » et qui nie l’évidente crise de virilité que l’Occident traverse actuellement.

Ce qui est surtout terrifiant – et significatif de l’actuelle involution du masculin – c’est la conception défendue par ces « communautés de séducteurs », présentant la drague et la séduction comme le point culminant de l’activité virile (!) 
Et de se rappeler que nos aïeux appelaient cela « le repos du guerrier »… entre deux constructions de maisons-de-leurs-mains, une exploration de Terra incognita ou trois batailles dans les tranchées… 

 

Le « magicien de la séduction », « Mystery », et ses PUA… 

 

Si l’on veut vraiment comprendre le concept de Mâle Alpha, il est préférable d’analyser ce qui fonde le « pouvoir » et permet d’identifier son mode opératoire dans tous les aspects de la vie, plutôt que de singer les « signes extérieurs » de ce pouvoir comme le proposent les coachs en séduction.

Vous avez survécu jusqu’ici ?
Alors voici la seconde partie consacrée au « Mâle Alpha comme leader »


(1) L’éthologie est la science étudiant les comportements animaux dans leur milieu naturel.

(2) Des trois chercheurs, c’est Konrad Lorenz qui fut le plus connu du grand public. Né à Vienne en 1903 et mort à 1989 dans cette même ville, Konrad Lorentz fut un biologiste et zoologiste autrichien, titulaire du prix Nobel de physiologie, à l’origine des théories sur l’agression (théorie du bouc-émissaire), la connaissance et la « dégénérescence » par laquelle il expliqua les méfaits de la domestication chez l’homme et l’animal. Il popularisa ses recherches dans différents livres comme « Il parlait avec les mammifères, les oiseaux et les poissons », « Lhomme en péril » ou « L’homme dans le fleuve du vivant ».

(3) David Mech a, depuis, relativisé sa grille de lecture de la meute en membres Alpha, Beta, Gama et Oméga pour l’appliquer aux seules meutes non-familiales, constituées de loups de différentes souches.

(4) Principalement situé dans le Wyoming, le parc s’étend également sur des parties du Montana et de l’Idaho.

(5) Le Garde forestier a particulièrement observé l’un de ces loups alpha portant le nom chiffré de son collier électronique : Vingt-et-Un. Le loup « faisait partie de la première portée de louveteaux née à Yellowstone en près de soixante-dix ans ». Devenu le super-loup physiquement imposant, le chef de meute était aussi « remarquablement doux » avec les siens, notamment les petits, il aimait se bagarrer avec eux et « faire semblant de perdre ». Rick McIntyre estime que « c’était pour eux une façon d’apprendre ce qu’on éprouve quand on triomphe de quelque chose de plus grand que soi », un genre de confiance dont « les loups ont besoin tous les jours de leur vie de chasseurs ». Mais s’il se montrait toujours détendu, dirigeant avec une autorité tranquille, Vingt-et-Un savait défendre sa meute. Alors que se faire tuer par d’autres loups est la deuxième cause de mortalité après les humains, « il n’a jamais perdu un combat ». Le Garde de Yellowstone évoque son absence de peur qui révèlent « une immense confiance en soi ». L’un des rares à mourir de vieillesse dans la réserve, il aura transmis cette confiance comme un patrimoine génétique à ses descendants que Rick McIntyre sait identifier en personne.

(6) The Game de Neil Strauss – Entre « Donjons et Dragons » et « Sex and the City »…

(7) Alpha Mâle de Mélanie Gourarier aux Editions du Seuil

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