« Le chant du bouc » : que faire après l’effondrement ?

Ruptures économiques, surendettement des pays occidentaux, invasions migratoires, terrorisme, prolifération des meurtres et des actes de délinquance, dissolution des mœurs, chute du niveau scolaire, pollution des sols, de l’eau et de l’air, disparition de milliers d’espèces animales et végétales…
Dans son livre, « Le chant du bouc » (1), Christophe Lavigne nous dépeint la situation actuelle de l’Occident avec l’extrême lucidité d’un désenchanté : l’« effondrement » n’est pas à venir… parce qu’il a déjà eu lieu par de multiples et ordinaires petites catastrophes.

Aussi, Christophe Lavigne nous dépeint l’homme européen post-effondré comme errant, hagard, dans un monde en ruines. Un homme européen, « sans racines, sans avenir et sonnant creux » qui s’illusionne sur la capacité rédemptrice des nouvelles technologies et recherche des plaisirs éphémères, et de plus en plus minimalistes, dans un environnement dévasté et hostile.

Mais le propos du livre n’est pas de se retourner vers le passé pour se demander « Pourquoi, comment tout cela est-il arrivé ? » ou, pire encore, d’être nostalgique et de tenter de renouer avec un « âge d’or » fantasmé que chacun fixe en fonction de ses affinités esthétiques ou idéologiques… Non, il s’agit d’être opérationnel, de savoir comment l’on fait « ici et maintenant », d’aider chacun de nous à accepter le tragique de l’époque pour pouvoir « dominer parmi les ruines. »

 

Accepter la tragédie comme défi

Le thème de la Tragédie constitue la première partie du livre. A l’exemple des anciens Grecs, l’auteur appelle à reconnaître la nature tragique du cosmos, c’est-à-dire violente, amorale et mortelle.
Le monde dans lequel nous vivons et dans lequel l’homme a grandi en civilisation, peut, du jour au lendemain, s’arrêter net si un météore percute le globe terrestre toute comme Pompéi fut détruite par un Vésuve qui ne se demandait pas s’il était juste ou équitable de détruire Pompéi et d’ensevelir tous ses habitants sous la lave. Les revendications égalitaires du « droit de chacun à » et les progrès technologiques qui voudraient estomper la rudesse de l’univers résistent assez peu longtemps à la violence des éléments et aux cycles de l’histoire dans lesquels, les plus violents et les plus nombreux subjuguent ceux qui ne veulent pas se battre. Face à la dangerosité de l’époque qui pollue, appauvrit et ensauvage nos rues, très longtemps préservées de l’assaut des barbares, nous pouvons choisir l’assimilation-soumission ou le repli nihiliste vers des paradis artificiels ou virtuels pour y vivre une existence tiède et moite en attendant que la lame du bourreau y mette fin. Nous pouvons aussi admirer les images du passé dans un confinement nostalgique. Mais quel qu’elle soit, notre attitude de repli ne changera rien à la réalité des principes vitaux et de la loi des cycles : Les « Titans » tapent violemment « à la porte » et demandent leur dû en sacrifices humains.

Il nous faut donc accepter les défis de l’époque avec résolution comme un héros grec accepte son destin. A l’image d’Achille dans l’Iliade partit pour Troie sachant qu’il y trouverait la gloire éternelle… mais aussi la mort.

La réponse héroïque à la tragédie du monde est l’esprit de sacrifice. L’esprit de sacrifice consiste à s’opposer à l’implacable pour le rendre moins inéluctable en « perdant quelque chose » : du temps, un poste en vue, un être… ou sa propre vie. Dans tous les cas, l’homme héroïque met « sa propre peau » en jeu : « Alea Jacta Est !… les dés sont lancés et quel qu’en soient les résultats, je suis prêt à les accepter. Ma famille, mon foyer, mon pays et ma culture pour lesquels je me bats en valent bien la peine et finalement, valent aussi par la somme des sacrifices qui ont été nécessaires pour les préserver. » Et c’est aussi cette aptitude à se battre, cette acceptation du sacrifice partiel ou total qui fonde la qualité d’un homme.

 

La « voie du gentilhomme »

Face à ce « retour du tragique » qui marque l’inéluctable fin des sociétés occidentales telles que nous les connaissons, Christophe Lavigne propose une voie de résilience (et de « résistance) à destination de l’homme des classes moyennes qui rappelle la figure du « gentilhomme » de l’Ancien Régime.
Le « gentilhomme » n’est donc ni le bourgeois moyen de Molière, ni le «Bel ami », séducteur et arriviste, de Maupassant mais l’homme des corps intermédiaires, le « gentilhomme » prêt à défendre « bec et ongles », ses biens et les siens, face au nihilisme.

Le « gentilhomme » de Christophe Lavigne est lucide et pragmatique. Il sait que l’inégalité et la discrimination sont des composantes du monde réel (et non fantasmé par les utopistes), surtout en période de crise où chacun privilégie toujours celui qui lui ressemble. Ce gentilhomme est, à la fois, ambitieux et humble. Il sait que l’on n’atteint ses objectifs que par le travail et que l’échec est une option à envisager : « l’échec est inhérent au processus d’apprentissage. Sans échecs répétés, sans traumatismes, on ne pourrait se réadapter, s’affûter, et donc devenir meilleur. »

Le « gentilhomme » de l’auteur est un aristocrate, non par naissance mais parce qu’il est « habité par une haute conception de la vie ».
Le gentilhomme s’affirme par le travail, non comme un simple salarié qui besogne juste pour payer ses factures et d’optionnelles vacances mais parce qu’il fait de son travail et de son perfectionnement permanent le vecteur de ses ambitions. Il cherche à s’entourer de bonnes personnes, fait preuve d’intelligence sociale et peut même être hypocrite parce qu’il sait que ce défaut est une condition de bien-vivre ensemble dans une société civilisée qui se doit de préserver la paix sociale et d’éviter un maximum de conflits entre les personnes.
Mais si ce gentilhomme veut maintenir dans la « tourmente civilisationnelle » toutes les vertus qui fondèrent la société d’avant l’effondrement, il sait aussi qu’il devra faire désormais preuve de résilience, en étant violent et discipliné face aux « barbares » ou face à ceux qui voudront nier tout ce qui l’identifie et le rend libre.

 

Face à la mort

L’humilité de ce gentilhomme se retrouve aussi dans son attitude face à la mort. Il se sait mortel et ne se pense pas « original » ou « particulier » comme nombre de ses contemporains ; il est le maillon d’une chaîne de vies, l’héritier d’une lignée dont il doit, à son tour, assurer la pérennité.
L’homme décrit par C. Lavigne transmet. Il transmet en trouvant une femme pour « du long terme » avec laquelle il fondera un foyer et une famille malgré les périls d’une époque dangereuse :
« Dans les environnements flous et liquides dans lesquels nous évoluons, la structure qu’apporte le mariage est un facteur de puissance, si ce n’est plus, un multiplicateur de forces. En effet, bien qu’homme et femme soient très différents (mais aussi complémentaires), le simple fait d’être deux et solidaires est un atout indéniable pour une large variété d’aspects. Gestion de la vie quotidienne, partage des tâches, plus grande force économique (possibilité de deux revenus au lieu d’un seul), accès à une vie sexuelle équilibrée, soutien émotionnel, etc. Le mariage est un tandem permettant de faire face de manière plus efficace aux enjeux de notre temps. » Il est surtout « le cadre idéal où va pouvoir s’exécuter une des finalités de l’existence : la transmission génétique » : avoir des enfants étant bien sûr l’accomplissement et la validation de cette union.

La figure de résilience décrite dans « Le chant du bouc » est une voie d’existence en âge sombre. Elle se caractérise par une volonté de perdurer « comme avant l’effondrement », coûte que coûte, malgré la montée des dangers et le durcissement économique qui appauvrit un grand nombre de nos contemporains, partant de l’idée que les Romains ont survécu à la chute de Rome.

Mais cette vision de résistance, enracinée au milieu du chaos, est-elle la seule envisageable en temps troubles ? Si l’auteur évoque rapidement d’autres formes de transmissions comme l’accomplissement d’une œuvre, ne fait-il pas l’impasse sur d’autres formes de survie ?

Ce que l’on peut apprécier du livre c’est qu’il est la marque d’un l’auteur qui reste « droit dans ses bottes » quant aux valeurs. Et c’est aussi son défaut car cette voie idéologique du « gentleman farmer »  n’est pas compatible avec toutes les natures. Il existe d’autres voies qui prennent d’autres partis pour survivre et transmettre.
C’est ce que nous verrons dans le prochain texte.

(1) Vous pouvez commander le livre de Christophe Lavigne aux éditions « La Reine grenouille » sur ce lien.

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