L’art martial du sabre

Ce texte est extrait du site d’Etienne Terpant, expert et praticien reconnu de Kenjutsu. Il présente de façon précise mais synthétique ce qu’est l’escrime japonaise mais également ce qui la différencie des disciplines du Budo comme le Kendo ou le Iado. (1)

 

Qu’est ce que le Kenjutsu ?

Le kenjutsu, littéralement traduisible par « technique du sabre » appartient à la catégorie des arts martiaux japonais les plus anciens. Son apprentissage fait partie intégrante de l’éducation des samouraïs, l’ancienne caste militaire et dirigeante de la société japonaise.

La création des plus anciennes écoles, référencées aujourd’hui au Japon, remonte au 12eme siècle. Cependant, c’est à partir du 17eme siècle, sous l’ère de paix instaurée par la dynastie des Tokugawa que s’est développée la majeure partie de celles pratiquées à ce jour. Parmi les plus connues, on peut notamment citer la Tenshin Shoden Katori Shinto-ryu fondée en 1447 par Iizasa Ienao, celle du Shinkage-ryu de Kamiizumi Ise-no-kami Fujiwara-no-Nobutsuna ou l’école Hyoho Niten Ichi-ryu de Musashi Miyamoto.

À la différence d’arts martiaux plus connus tels que le karaté, le judo, l’aïkido ou de son cousin moderne le kendo, le kenjutsu ne s’inscrit pas dans la famille des Budo, mais dans celle de bujutsu. Il s’agit donc avant tout d’une escrime à vocation militaire.

Au sein de la plupart des écoles, l’apprentissage se fait au travers de formes codifiées, appelées katas. Ces derniers ne sont pas à envisager comme des techniques figées, mais comme des outils de travail permettant de développer une large potentialité de réactions et de mouvements lors d’un affrontement.


La façon de bouger des Samouraïs

L’entraînement au kenjutsu ne se base pas sur le développement de qualités athlétiques propres aux sportifs, mais sur celui d’autres compétences à la fois propres à l’usage d’un sabre en combat, et plus durable dans le temps puisque ne diminuant pas avec l’âge. Nous avons aujourd’hui toutes les raisons de penser que les samouraïs possédaient une utilisation de leur corps fondamentalement différente du commun des mortels, fruit d’une recherche constante.
Les travaux des maîtres japonais contemporains qui se sont spécialisés dans l’étude de denshos (rouleaux), textes et illustrations anciennes, suggèrent que les anciens samouraïs bougeaient en utilisant des principes qui leur étaient spécifiques. Il est possible qu’au contact de la civilisation occidentale, et tout particulièrement du fait du service militaire mis en place sous la restauration Meïji, cette façon de se mouvoir ait été perdue, et remplacée par celle que nous connaissons.
Fort heureusement, des spécialistes modernes s’emploient aujourd’hui à retrouver ces compétences et à rechercher le mouvement authentique, permettant l’acquisition d’une rapidité d’exécution qu’il est impossible d’obtenir par le biais d’un entraînement sportif, aussi intensif soit-il. Cet entraînement à l’application de principes corporels ne concernait par ailleurs pas que l’activité martiale en elle-même. Pour atteindre le plus haut niveau de pratique, ces principes devaient être appliqués au quotidien.

Parmi les éléments qui reviennent couramment, permettant de différencier le mouvement traditionnel des pratiques sportives, il est possible de citer :

  – Le développement d’un geste léger, condition sine qua non à l’obtention d’un geste rapide; les tensions alourdissent le mouvement et permettent à l’œil aguerri de deviner comment on va bouger; il est donc primordial pour celui qui veut rendre son geste imperceptible de le minimiser et de le répartir équitablement dans son corps.

  – Le geste global, qui utilise l’ensemble du corps en même temps plutôt que les groupes musculaires de façon séparés et successifs.

  – L’absence d’appui ou de pression dans le sol, qui donne l’impression que le corps «flotte» ou «roule» au-dessus du sol sans que le poids ne soit transféré sur l’une ou l’autre des jambes. En combat, il est beaucoup plus difficile d’anticiper le mouvement d’un adversaire si on ne le voit pas donner d’impulsion avec une jambe particulière au moment d’attaquer.

  – Les hanches ne sont pas utilisées comme moteur du mouvement. À l’inverse de nombre de pratiques sportives telles que les boxes occidentales et sud-est asiatiques où elles sont utilisées pour assurer la puissance des coups, les samouraïs conservaient les hanches relativement basses durant la pratique du combat et ne dissociaient pas leurs mouvements de celui du tronc.

  – Un important travail autour du centre et des lignes directrices qui minimise le temps et les efforts nécessaires pour atteindre l’adversaire, ainsi que ses possibilités de percevoir l’attaque et sa réaction.

Combinés ensemble, ces principes permettent de réduire au minimum les signaux donnés par le corps avant une attaque, empêchant ainsi l’adversaire de percevoir le mouvement avant et pendant son exécution. Ils donnent alors l’impression que l’escrimeur «disparaît», l’œil de son adversaire étant incapable de discerner quand commence son geste et quand il le termine, ni quelle trajectoire son sabre a effectué durant la coupe.


Le port de l’armure

Le développement de cette façon de bouger par les samouraïs est également le fruit du port d’une lourde armure de combat. L’assemblage des pièces de cette dernière est conçu pour nuire le moins possible à la mobilité du combattant. Cela est tout particulièrement visible au niveau des protections des bras et des épaules (Kote et Sode), qui sont amovibles et reliées au plastron (Do) par de fines attaches. On constate par ailleurs en observant les armures que les épaules et les bras sont

généralement rentrés vers l’avant, à l’inverse de la posture plus occidentale qui consiste à tirer les épaules vers l’arrière et à bomber le torse. Cette posture permet de conserver un dos plus large et un plus grand espace entre les omoplates.

Cette posture correspond avec les conclusions des maîtres contemporains qui nous révèlent que ce sont les muscles du dos et des côtes, tout particulièrement le grand dorsal, que l’on utilise le plus, dès lors que l’on cherche à couper avec un sabre ; ceux de la poitrine, des épaules et des bras sont quant à eux le moins sollicités.Toute tension ou contraction qui interviendrait serait incorrecte du point de vue d’un d’entraînement traditionnel et des effets de disparition que ce dernier cherche à produire.

Le port de l’armure oblige par ailleurs à conserver les hanches basses, et empêche le mouvement de torsion de ces dernières. Certains mouvements rotatifs, que l’on utilise pour gagner en puissance d’impact, notamment dans les boxes sont alors difficiles, voire impossible à effectuer. On comprend alors toute l’importance des positions basses comme Ichi Monji et Iai goshi ou celui du travail des lignes droites.

En étudiant la conception des armures japonaises et en se familiarisant avec la forme corporelle qu’impose leurs ports, les budokas modernes peuvent s’approcher au plus près des mouvements des ancêtres de leurs arts. Le fruit de ce travail permettra à chacun une meilleure compréhension des origines de sa pratique.

Etienne Terpant

(1) Vous pouvez consulter l’activité d’Etienne Terpant sur son site : http://www.terpant-techniquealexander.com/fr/etienne-terpant

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