Volonté de puissance #1

Friedrich Nietzsche a développé le thème de la volonté, après Arthur Schopenhauer, pour en exalter les vertus et surtout en faire le levier de puissance du « Surhomme ».  Le philosophe est même à l’origine de l’expression « Volonté de puissance » (« Wille zur Macht ») qu’il définit comme une force instinctive, originelle et primitive  portant tout organisme vers la croissance et dont il fera le thème de son dernier livre, à l’écriture interrompue par sa mort.

 

Le « Vouloir-vivre » d’Arthur Schopenhauer

Pour Arthur Schopenhauer, la volonté est l’élan essentiel de toute vie. Dans « Le Monde comme volonté et comme représentation », le philosophe utilise l’expression « vouloir-vivre » qu’il définit comme la force primordiale, aveugle et sans but, qui meut tout phénomène et tous les êtres vivants, du chant de l’oiseau jusqu’au déplacement des planètes : « Chaque regard posé sur le monde, que le philosophe a pour tâche d’élucider, écrit-il, confirme et atteste que le vouloir-vivre, bien loin d’être l’hypostase d’on ne sait quoi, ou même un mot vide, est la seule expression vraie de la plus intime essence du monde. »
La volonté anime le fleuve du vivant, de l’existence végétale à l’humain dont le sentiment amoureux ne vise qu’à se reproduire pour assurer sa descendance. La Volonté ne veut rien, si ce n’est sa propre perpétuation ; elle est cette force sourde et ascendante qui anime la matière vivante vers l’accroissement et gère la sexualité des organismes. La Volonté n’a pas de plan et sa seule finalité consiste à reproduire un éternel retour des cycles, la succession des saisons et des générations.

Schopenhauer donne une vision sombre de cette manifestation, celle d’un phénomène irrépressible qui rend les hommes esclaves du-vouloir-vivre et les prive de libre-arbitre : « Voilà les hommes, se lamente Schopenhauer : des horloges ; une fois monté, cela marche sans savoir pourquoi ; à chaque naissance, c’est l’horloge de la vie humaine qui se remonte – pour reprendre sa petite ritournelle, déjà répétée une infinité de fois, phrase par phrase, mesure par mesure, avec des variations insignifiantes ». Le « pessimisme radical » du philosophe est donc fondé sur l’idée que la Volonté ne vise rien d’autre que sa propre affirmation. Si elle rend tout de même le monde intelligible, elle en fait aussi le plus mauvais des mondes possibles en ayant la reproduction comme seul objectif.

 

La vie est, à mes yeux, instinct de croissance, de durée, d’accumulation de force, de puissance : là où la volonté de puissance fait défaut, il y a déclin.  Friedrich Nietzsche (L’Antéchrist)


La Volonté de puissance

Friedrich Nietzsche reprend la vision de Schopenhauer mais traduit la volonté comme un phénomène positif annonçant le « Surhomme » .

Pour le philosophe, la Volonté de puissance est l’énergie primitive, instinctive et magmatique poussant chaque être à progresser, croître et s’étendre. La volonté de puissance, ou plutôt la Volonté vers la Puissance c’est la vie dans toute sa fougue, c’est la volonté elle-même qui affirme sa puissance irrépressible au travers de chaque chose et de chaque être. Elle n’est donc pas la volonté de dominer les autres, de « prendre le pouvoir » ou un désir de reconnaissance ; sa recherche n’est pas oppressante mais, la voie des « instincts sûrs et nobles ».

 

Le corps comme élément de puissance

Le corps que Nietzsche qualifie de « grande raison », de « multitude unanime », d’ « état de paix et de guerre », de « troupeau et de berger » est le vecteur de la connaissance. Il est l’instrument « plus parfait que n’importe quel système de pensées ou de sentiments, et même très supérieur à toute œuvre d’art » (Puissance II, II, 653) et aussi la condition essentielle à la Volonté de Puissance qu’il exprime (de façon inégale en fonction des êtres).
Il n’existe pas de transcendance, selon le philosophe qui réfute le dualisme esprit / corps pour promouvoir l’immanence de l’homme qui trouve sa propre raison d’exister, son propre principe d’action en lui-même et non pas dans une cause extérieure et supérieure.

Le corps est donc l’outil de mesure du monde et constitue le phénomène le plus immédiatement observable et saisissable prouvant l’action de la volonté de puissance, au même titre que l’ensemble des organismes vivants et de là, l’univers entier en perpétuel mouvement.
C’est dans cette optique que Nietzsche nous invite à l’introspection, à l’étude de notre propre corps pour mieux comprendre l’univers dans lequel nous vivons tout en fustigeant les philosophes, ces « contempteurs du corps », responsables de cette trop grande méconnaissance de nous-mêmes (nous sommes au 19ème siècle).

Outil de mesure et d’étude du monde, le corps est également son mode d’appropriation. Plus le corps est fort et vigoureux, plus il témoigne de la volonté puissante qui cherche à s’affirmer dans l’espace à travers lui. 

 

Les sens, moyens d’appréhension du monde

Nietzsche célèbre les natures nobles et affirmatives, joyeuses et conquérantes, « ces hommes forts et énergiques qui vivent dans la plénitude, l’assurance tranquille et regardent en contrebas les gesticulations du « dernier homme » mué par l’instinct de décadence ». Mais si Nietzsche célèbre ainsi la « Grande santé », il précise (pour faire référence à son propre cas) que la maladie permet aussi un combat de tous les jours, une tension permanente propice à la création, et un nouveau mode de connaissance pour évaluer, par contraste, les notions et les valeurs plus saines.

La douleur est donc nécessaire à l’homme comme épreuve, comme moyen de se tester pour s’évaluer, évaluer les autres volontés (des forts ou des faibles) avec lesquelles il est en conflit et, ressentir physiquement le sentiment de satisfaction de la douleur dépassée.

Le plaisir rejoint d’ailleurs la douleur comme mode d’appréhension du monde : « Plaisir : sensation d’un accroissement de puissance. » écrit-il dans « La Volonté de Puissance ».
Le philosophe précise particulièrement sa pensée sur le plaisir sexuel qu’il valide comme indice de vitalité face aux philosophes puritains de son époque : « L’excitation sexuelle croissante entretient une tension qui se soulage dans une sensation de puissance : vouloir dominer – signe distinctif des hommes les plus sensuels. »
Une sensualité forte, impérieuse, signe d’une « nature forte » et dont le déclin « se trahit dans la diminution de la soif de puissance. Le soin de se conserver, de se nourrir, et souvent le plaisir de manger servent de remplacement. » (La Volonté de Puissance I, II)

 

L’homme de la Volonté de Puissance

Mais qui est l’homme de la volonté de puissance ? *

Il est un « homme souverain » qui tend vers le Surhomme. Il est l’esprit aigu, libéré de toute croyance en un monde idéal vendu par les prêtres, libéré du dieu castrateur s’engageant dans la voie du « dépassement de soi » . L’homme de la volonté de puissance est un aristocrate, créateur de valeur aux goûts sûrs, incarnant sa différence (et cela sans même besoin de la souligner) d’avec le « dernier homme », cet esclave conformiste, avorton contempteur des croyances du troupeau, obnubilé par l’idéologie du progrès, de l’égalité, de la « démocratie pour tous » et de l’amour universel.
L’ « homme souverain », pour être clair à ce sujet, n’est pas consacré par la division sociale : les « derniers hommes » peuvent être puissants et riches.  Ce qui le distingue c’est sa « bonne nature » et l’étape d’un devenir qu’il annonce par sa lutte contre les « forces réactives » du ressentiment.

Il tend donc à se débarrasser des barrières morales, des interdits religieux entravant « sa croissance » et des « tables de la loi » muselant sa créativité ; il veut laisser libre cours à la « Force » qui gronde par lui. Comme vous l’avez lu plus haut, sa recherche de la puissance n’est pas négative pour les autres, elle est au contraire une voie personnelle de libération vers un monde de plénitude retrouvée.
Libérée par « la mort de Dieu », la volonté de puissance devient « énergie »  et « autonomie », un phénomène immanent ; et elle se manifeste au travers de l’être qui tend au dépassement de lui-même jusqu’à toucher les cieux, jusqu’alors interdits. Le « plafond de verre » religieux n’existant plus, la nouvelle espèce qui met fin au règne du « dernier homme », peut désormais « prendre le ciel d’assaut », utiliser son plein potentiel créatif et fonder la nouvelle civilisation.

Finalement, l’ « homme souverain » porté par la volonté, ce courant impétueux, ce « stratagème de la nature » comme l’appelait Schopenhauer, retrouve l’unité avec le monde et maitrise la réalité dans sa globalité que les dualismes esclavagistes (bien/mal, vrai/faux…) masquaient.
La volonté, « autonome et aveugle » de Schopenhauer devient ici la condition possible de la réévaluation des valeurs… permettant l’apogée du Surhomme.

* Vous ! peut-être… si vous faites de votre existence une quête de force et d’indépendance, de créativité et de défi permanent, si vous vous écartez des morales grégaires pour suivre votre propre chemin et créer de la valeur en écho à votre nature profonde.

 

La Volonté de puissance est présentée synthétiquement dans cette première partie, pour vous la rendre familière.
Dans la seconde partie, vous en verrez ses 4 écueils : ICI 

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