Don Draper, le looser alpha

Don Draper est le personnage principal de la série Mad Men ; il incarne un directeur de la création au sein d’une agence publicitaire new-yorkaise dans l’Amérique des années 60.
Alors que la série s’est achevée en 2015, il reste l’une des figures inspiratrices du coaching à destination des hommes. Plusieurs dizaines de supports prétendent, en effet, vouloir enseigner comment « convaincre », « s’affirmer » ou « être ami » comme Don, à nous révéler ses secrets de séduction par des décryptages hasardeux de scènes culte, ou, à nous vanter les mérites du « mâle alpha », clichés virilistes du héros à l’appui. Cette utilisation du « Mad Man » illustre à elle seule toute la faiblesse de ces sites et trahit la vacuité des formations qu’ils proposent.
Pourquoi ?

Parce qu’au fil des saisons, le personnage se révèle être un raté.
Parce qu’en fait… Don Draper n’existe pas.


Don Draper, looser Alpha

Don Draper a des atouts fondamentaux pour « réussir dans la vie » : Il est grand, beau et fort. Et les premiers épisodes de la série, nous montrent, sous tous les angles, ce fauve impeccable évoluer en société ou dans les bureaux de l’agence où il convainc, séduit et fascine. Les autres personnages ne semblent exister que pour refléter la superbe du personnage et montrer aussi combien il évolue dans un milieu social « high level », riche de figures tant différentes.

Tout semble parfait, synchro, dans la vie de celui que l’on croit d’abord être un célibataire avant de voir apparaître femme et enfants, à la fin du premier épisode.


Mauvais mari, père de famille improbable

Don Draper est donc marié à « Betty » à la campagne et, polyamoureux en ville. Notre homme révèle ainsi qu’il est alpha mais pas exemplaire comme mari. Et s’avère peu à peu, comme un père bien piteux, oubliant une fois d’aller chercher les enfants à l’école ou d’assister à la kermesse de fin d’année, zappant allégrement les anniversaires… quand il ne couche pas avec la maitresse d’école. Multipliant les verres de whiskies et les absences du foyer conjugal, Don Draper finit par ruiner son mariage et lasser Betty qui encaisse toutes les tromperies derrière son impeccable « bitch face »… jusqu’à ce qu’elle découvre la vraie identité de Don… moment de révélation qui fera déborder le vase. Décourageant sa femme, il perd également la considération de ses enfants ; ceux-ci commençant à voir en Henry, le nouveau mari de Betty, l’homme solide et structuré qui leur manquait. D’ailleurs la série couvrant toutes les années de la décennie 60, montre bien l’évolution de l’aînée des enfants Draper, Sally, qui passe du statut d’enfant sage des premières saisons à celui d‘ado rebelle fumant, fuguant, buvant dans les verres paternels, et couchant… Au fil des années, le personnage de Sally évolue en changeant de regard vis-à-vis du père ; enfant admirative puis interrogative face aux frasques paternelles, elle alternera ensuite entre moments de colère et de compassion pour son père qu’elle découvrira finalement comme désespéré.


Génial quelque fois, souvent absent, opportuniste toujours

Dans le domaine professionnel, Don Draper va aussi connaître une déchéance douloureuse, dont le spectacle et les humiliations qu’elle engendrera s’avèreront pénible pour tous les spectateurs masculins qui « se projetaient » sur l’infaillible directeur de création de l’agence Sterling Cooper.

Au début de la série, tout est parfait. Don sait merveilleusement bien faire travailler les membres de son équipe de « créa », encourage les uns, se réapproprie les idées des autres pour mieux les présenter devant des clients éblouis par tant de génie… Il est cet impeccable cadre dirigeant qui fait fantasmer les secrétaires, suscite l’admiration des jeunes recrues et séduit les clients. Il découvre aussi la talentueuse Peggy Olson, l’un des personnages qui s’imposera au fil de l’histoire et dont la courbe d’évolution professionnelle ascendante constituera l’inverse exact de celle de Don, jusqu’à ce qu’elles se croisent et que ce dernier devienne… le collaborateur de l’ambitieuse publicitaire. Le génial inventeur de slogans à consommer, « plus doué de sa génération », « carte maitresse de son agence » va pourtant s’employer à multiplier tout ce qui est possible de faire pour se déconsidérer auprès de tous, employeurs et clients confondus. On ne peut pas mener une double ou une triple vie et arriver au bureau toujours tout frais (même avec une batterie de chemises de rechange dans ses tiroirs) ; et si on ajoute à ses pérégrinations nocturnes, des verres de whiskies toujours plus nombreux, quelques fumettes, des accidents de voitures clandestins et les fantômes du passé qui viennent, de temps à autre, révéler à vos proches ou à vos ennemis vos lourds secrets, on dérape… Et les dérapages de Don sont de plus en plus incontrôlables : cela commence par des arrivées tardives au bureau, des absences répétées pendant les réunions de travail pour s’aggraver par des lapins posés aux clients et des délais non tenus… et finir par des fugues de plusieurs semaines. Le personnage de Don Draper se décrédibilise peu à peu aux yeux des clients et des dirigeants de l’agence ; sa réputation de créatif fantasque et d’homme à femmes, porté sur la bouteille, le précède « en ville »… Il se relève de moins en moins facilement de ses chutes successives ; et s’il doit quelques rebonds spectaculaires à son opportunisme et à son talent professionnel, son étoile pâlit toujours un peu plus, obscurcie par l’ombre grandissante qui l’envahit, celle du secret de ses origines.
Don Draper sait conquérir et séduire mais il ne sait pas gérer le long terme. Il est un tacticien remarquable pouvant infléchir le cours d’une bataille mais se révèle, sur le long terme, comme un stratège minable qui va se faire « damer le pion » par toute une kyrielle de personnages secondaires, moins géniaux mais plus réguliers.


Très beau, grand et fort… et donc ?

Alors si Don est un mari et père de famille peu crédible, un professionnel irrégulier, pourquoi de nombreux coach le citent en exemple ?
Tout simplement parce qu’il est grand, beau et fort… et qu’il est facile « à vendre » auprès de jeunes hommes qui fantasment sur son pouvoir d’attraction auprès des femmes. Il suffit, en effet, à Don Draper de se dresser bien droit devant une interlocutrice, bien droit, campé sur ses jambes, en la fixant de son regard azuré, sans prononcer un mot… pour qu’elle tombe sous le charme de la démonstration virile. Le héros n’a pas de techniques de drague; ni de plan d’approche, ni de « combo » irrépressible… Il ne pratique pas le « game », il ne drague pas ; il séduit tout simplement, c’est-à-dire qu’il lui suffit d’être ce qu’il est : l’incarnation du mâle alpha, « old style » et CSP + pour exercer cette force centrifugeuse auprès de tout ce que compte ce New-York des sixties comme mannequins, pin-up, chanteuses et hôtesses de l’air.

Mais là encore, si le personnage semble doué pour conquérir, sa gestion des relations est catastrophique.

Son mariage avec Betty offre une apparente stabilité aux yeux de tous même si nous savons dès le tout premier épisode que Don « va voir ailleurs ». C’est d’abord avec l’artiste bohème Midge Daniels qu’il passe ses « nuits de travail » puis avec Rachel Menken, une cliente de l’agence, Bobbie Barrett puis Suzanne Farrel, l’institutrice des enfants puis Joy puis Shelly, l’hôtesse de l’air rencontrée en escale… Si Don s‘en sort plutôt bien pour les coups d’un soir (comme avec Shelly), il a plus de mal à gérer une double relation sans que cela ne se termine dans les larmes pour les infortunées maitresses. Rachel Merken est sèchement quittée lorsque Don obtient d’elle ce qu’il veut ; Bobbie passe par la case « accident de voiture » après une soirée arrosée en compagnie de Don, avant de subir l’affront d’un clash déclenché par son cocu de mari lors d’une mémorable soirée ; Suzanne Farrel est juste abandonnée par Don dans la voiture qui devait les conduire vers un week-end d’amoureux… Bref, durant son mariage, Draper « rampe de lit en lit » jusqu’à ce que Betty décide de rompre avec son statut de « Desesperate Housewife »… Le divorce va évidemment permettre à notre héros de multiplier ses pérégrinations nocturnes et arrosées… en compagnies de secrétaires, de prostituées, de serveuses ou de « présentations » comme Bethany Van Nuys, une réplique un peu fadasse de Betty qui sera lâchement congédiée après utilisation… Il finit cependant par retomber amoureux d’une secrétaire de l’agence, la très charismatique Megan Calvet, lors d’un week-end où celle-ci l’accompagne comme nounou, lui et ses enfants. De retour au bureau, le lundi, il la présente à tous comme la future madame Draper avant de quitter bien lâchement par téléphone, Faye Miller, sa compagne du moment… L’union semble parfaite jusqu’à ce que Mégan décide de quitter New-York pour débuter sa carrière d’actrice hollywoodienne ; la distance provoquera peu à peu le retour des vieux démons de la mélancolie et du badinage alcoolisé chez Draper qui se sentira abandonné.
Ce second mariage sera encore une fois mal géré par Don qui laissera partir la belle Mégan, sans se battre.
La saison finale de la série montre un Don Draper un peu vieilli et au bout du rouleau, le visage boursouflé par l’abus d’alcool et devenu poussif côté séduction : c’est la fin de son mariage avec Mégan ; les « coups » sont plus rares : il échoue même dans sa tentative de se taper Stéphanie, la fille de sa vieille complice, Anna…


Don Draper n’existe pas

Non seulement, le personnage principal de Mad Men n’est pas vraiment un modèle de réussite de par sa propension à gâcher les situations qui lui sont souvent favorables, mais en plus, il a une caractéristique qui le discrédite totalement comme référent : il n’existe pas.

… et c’est une mauvaise nouvelle pour tous ceux qui auront été formés à séduire comme lui.

Don Draper est un personnage fictif, interprété par l’acteur Jon Hamm qui, pendant les sept saisons que durèrent Mad Men, apprit docilement puis joua des scripts écrits par un groupe de 15 scénaristes, hommes et femmes dont Marti Noxon.
Jon Hamm, puisque l’on parle maintenant de lui, est un acteur, c’est-à-dire une marionnette humaine exécutant ce que l’on lui dit de faire, allant où on lui dit d’aller et parlant avec les mots des autres. Cette mise en scène, dont l’acteur est le centre mais dans laquelle il n’a aucune liberté, est donc la matrice d’un modèle idéal, la projection d’une figure fantasmée qui distrait le spectateur tout comme les ombres de la caverne de Platon captent l’attention des hommes enchainés… avant que ceux-ci ne soient accompagnés vers la sortie pour y découvrir la réalité.

Mais que le personnage, interprété par Jon Hamm, soit un vecteur de distraction ou d’admiration ponctuelle est une chose, qu’il devienne un argument de vente pour des formations en confiance en soi, en est une autre. En parcourant le web, on s’aperçoit aussi que le personnage Don Draper n’est pas un cas isolé dans l’utilisation dont il fait l’objet : les sites de développement personnel « au masculin », le montrent souvent entouré des Inspecteur Harry, James Bond, Tony Montana, et autres Thomas Shelby (Peaky Blinders), eux aussi utilisés comme référents pour coacher de jeunes adultes.

(Dans cette courte vidéo (en anglais), Jon Hamm décrit avec humour les techniques de séduction de Don Draper)


L’escroquerie du coaching de séduction

On comprend bien le double bénéfice que retirent ces marchands de formation à utiliser ces figures : sur un plan marketing, ces héros populaires, champions en « couillitude » captent rapidement l’attention de jeunes hommes en questionnement et, sur un plan « pédagogique », les scénarios déjà connus de tous et les personnages truculents permettent de noircir sans grand frais, ni temps de travail excessif, les PowerPoint laborieux.
On comprend mal, par contre, comment de tels enseignements peuvent aboutir à des résultats et surtout les bénéfices que peuvent en retirer les malheureux captés qui auront déboursés 50 ou 70 euros pour s’entendre dire qu’il peuvent séduire comme « Don » « grâce aux huit points clefs » ou s’imposer comme Thomas Shelby « en fixant l’interlocuteur droit dans les yeux ». Au mieux, ces formations donneront un « coup de boost » passager aux coachés qui rivaliseront de hardiesse dans la « drague de rue » ou la négociation d’une augmentation, au pire, il y a aura de la déception, du repli sur soi (« je suis trop nul, je n’arrive pas à appliquer ce que l’on m’a enseigné ») et de la désaffection vis-à-vis des techniques de développement personnel. Dans tous les cas, ces utilisations grossières ne permettront pas de faire éclore les potentiels propres à chaque individu.

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