Deep Work : retrouver la concentration au travail #2

Dans ce second texte, dédié au livre de Cal Newport, « Deep Work », vous lirez les stratégies que préconise l’auteur pour pratiquer le « travail profond ».

Il peut apparaître à chacun un peu étrange de recourir à des stratagèmes pour travailler ; mais si vous observez pour analyser l’ensemble des distractions et des excitants qui peuvent divertir (du latin divertere, « détourner ») chaque moment de votre journée, alors vous comprenez qu’il est difficile, non pas de travailler vraiment mais d’atteindre un état de concentration qui vous permet d’être en condition optimale pour trouver votre plein potentiel, état que l’auteur compare à l’« eudemonia » grec, l’atteinte du plein épanouissement intellectuel.
Il faut donc des stratégies pour passer outre les sollicitations des réseaux sociaux et des boites de réception, des textos, des « petits creux »… de « Cindy »… et de tous les autres désirs impromptus, mais, aussi pour ne pas consommer anarchiquement votre volonté.
Or, passer d’une activité à une autre sans pause ou sans rituel, tenter de travailler à des heures de la journée qui ne vous conviennent pas, épuisera votre volonté plus rapidement.

« A ce stade, vous pourriez répondre que vous aller réussir là où ces sujets ont échoué parce que vous saisissez bien l’importance de la profondeur et vous vous montrerez donc plus rigoureux dans l’application de votre volonté de rester concentré. »… Sauf que les décennies de recherches précédant ce livre soulignent bien le caractère vain d’une telle attitude. De très nombreuses investigations et expériences initiées notamment par le psychologue Roy Baumeister, ont révélé la vérité suivante (à l’époque insoupçonnée) sur la volonté : « Votre quantité de volonté est quotidiennement limitée et diminue à mesure que vous l’utilisez. » (1)

La « bonne volonté » ne suffit donc pas car il ne s’agit pas de se dire « je peux le faire ! » ou « Tiens ! Au lieu d’aller sur Internet, je vais travailler ! » comme ça, sur un coup de tête ou via un défi que vous vous imposerez (et qui vous coûtera beaucoup de volonté) mais plutôt, d’ancrer des habitudes de travail sur les moyen et long termes en établissant des planning de travail, des routines et des rituels intelligents qui vous permettront d’entrer en « territoire profond » ; et d’augmenter ainsi l’intensité de votre production et de votre réflexion au fil des mois, de mener « votre projet d’installation du travail profond au cœur de votre vie professionnelle. »

 

Choisir votre stratégie

La détermination de votre stratégie de travail doit correspondre à votre vie professionnelle et à votre emploi du temps. Un chercheur en laboratoire qui bénéficie de plages horaires de travail assez vastes pourra adopter la philosophie monastique du travail profond tandis qu’un codeur informatique free-lance devra composer avec le temps dédié aux rendez-vous clients… sans parler du journaliste dépendant de l’actualité et des pressions de Twitter et de sa rédaction.

 

La stratégie monastique

L’application de cette stratégie tient à se couper du « monde » par une non-utilisation des réseaux sociaux et surtout de l’e-mail. Les exemples de praticiens que Newport va toujours chercher dans les métiers intellectuels (pour illustrer ces exemples avec des métiers contemporains) sont des chercheurs ou des écrivains. Il cite d’abord Donald Knuth, chercheur américain connu pour ses recherches sur les algorithmes, qui utilise la voie postale (gérée par son assistante administrative) pour communiquer avec ses pairs. Ce scientifique considère qu’il souhaite approfondir certains pans entiers de l’informatique pour les vulgariser à destination de personnes qui n’ont pas le loisir de faire de telles études. Il considère que son rôle n’est donc pas d’être à « la surface des choses ».
L’auteur donne pour second exemple, Neil Stephenson, auteur de science-fiction (Zodiac, le samouraï virtuel, l’Age de diamant, Anathem) dont le site internet ne comporte aucune adresse mail. Cet écrivain de science-fiction considère que les échanges individuels par mail ou la fréquentation des réseaux sociaux ralentissent et affaiblissent son travail d’écriture. Pour écrire, il lui faut donc éviter tout activité superficielle.
Cette stratégie est radicale et ne peut correspondre qu’à une infirme catégorie de personnes, souvent des écrivains, au statut social particulier (voire privilégié) dont la profession consiste à produire à long terme, en « mode marathonien », sans vraiment devoir rendre des comptes à quiconque.

 

La stratégie bimodale

Pour présenter cette stratégie, Newport évoque à nouveau Carl Jung qui partageait son temps professionnel entre ses retraites à la « Tour de Bollingen » et son cabinet médical très fréquenté dans lequel il recevait ses patients à toute heure avant d’aller dans les cafés de Zurich ou d’aller assister à des conférences.
Jung avait sobrement équipé sa maison de Bollingen pour éviter toute distraction et se consacrer pleinement à écrire ; il finissait ses journées à marcher dans les bois et à méditer, pour préparer ainsi son travail d‘écriture du lendemain.
Celui qui applique cette stratégie, connaît donc des phases de concentration intense et ininterrompue pouvant durer un ou plusieurs jours, voire plusieurs semaines, et qui lui permettent d’atteindre un niveau de profondeur propice à des travaux de longue haleine comme l’écriture d’un livre ou la préparation d’un examen. Pendant la période superficielle, il peut revenir à sa boîte de réception et à sa communication avec ses pairs, notamment via les réseaux sociaux. Cette stratégie comme l‘indique l’auteur, est dédiée à des personnes qui ont besoin de faire des recherches sans se couper de ce monde « qui paie les factures. »
La plus grande difficulté de ce mode est bien sûr le passage du temps superficiel au temps profond où un effort de concentration et de réadaptation sera nécessaire pour entrer pleinement en immersion. Il est conseillé d’essayer d’abord ce mode sur une seule journée.

 

La stratégie rythmique

Cette stratégie exige que l’on organise dans notre journée des moments de travail profond en alternance avec des moments « superficiels ». Les séances de travail doivent donc devenir habituelles initiées et conclues par des rituels qui permettent :
1- d’optimiser la volonté qui s’accoutume très bien de rites et surtout d’habitudes.
2- de nettement déterminer les phases « off » et « on » afin d’annoncer à nos facultés cérébrales, leurs changements de destination.

Mais clairement définir des moments de la journée durant lesquels vous allez travailler en profondeur, n’est pas le seul moyen d’appliquer cette stratégie. Vous pouvez aussi appliquer ce que Newport appelle « la méthode de la chaîne » qui consiste à se fixer un programme liant différentes actions avec une action de début et une action-objectif de fin. Cette chaîne d’action est visualisée grâce à un planning sur lequel chacune des actions est notée et datée, et barrée une fois réalisée. Cette méthode « illustre parfaitement la philosophie rythmique de la programmation du travail en profondeur, car elle associe une simple heuristique de programmation (effectuer ce travail chaque jour) à un moyen très simple de vous rappeler d’effectuer ce travail : la grosse croix rouge sur le calendrier.»
Cette stratégie ne peut évidemment pas vous permettre d’arriver à des états de concentration et de focus conceptuel aussi intense que dans la précédente stratégie, mais si vous parvenez à ancrer dans chacune de vos journées des habitudes de travail en profondeur alors vous en ressentirez les premiers bénéfices au bout de quelques semaines.

C’est personnellement la stratégie que j’utilise en me levant chaque matin à 5h00 pour disposer d’une plage horaire quotidienne de 4h30 dans le but de développer ce site, d’écrire des textes ou de lire des articles ou des livres qui me permettront ensuite d’en faire des articles.
Une fois, cette phase matinale passée, je pars travailler dans mon agence ou bien je fais de la prospection téléphonique de chez moi. Mais dans tous les cas, je sépare nettement les deux types d’activités, par le rituel du café et du « pain aux raisins » ou, l’arrêt de la musique (je travaille en écoutant les préludes et les ouvertures des opéras wagnériens). Le soir je peux me relaxer en sortant mais j’essaie aussi de prioriser toutes les actions de promotion du site : création de visuels Instagram, recherche d’images pour illustrer les articles, posts sur FB, réactions à des posts, tweets nécessaires à la com du site…

 

La stratégie journalistique

La quatrième stratégie nécessite un vrai effort de volonté ou en tout cas une capacité à entrer en concentration « au claquement de doigt ». Elle consiste à s’octroyer des moments de travail en profondeur dès que votre planning de la journée le permet, Rien n’est programmé à l’avance, aucune tâche n’est affichée sur une « panneau » que vous accrochez sur un mur mais tout se décide en fonction des créneaux que vous laisse l’extériorité. Cette méthode peu accessible aux novices est surtout réservée à ceux qui ont la capacité de passer rapidement d’un état « extraverti » à une immersion susceptible de produire de probants et rapide résultats. L’emploi de ce mode de travail se justifie bien sûr par des contraintes extérieures, professionnelles ou familiales, une vie sociale remplie ou une activité liée à l’information (d’où l’appellation « journalistique) qui nécessite de la réactivité par rapport aux événements.
Nombre de personnes qui appliquent cette stratégie peu « confortable », aimeraient, à mon avis, utiliser la stratégie rythmique qui permet de s’assurer des tranches horaires de travail de plusieurs heures.

 

Dans la troisième partie, vous verrez comment moduler ces modes opératoires en les enrichissant de méthodes astucieuses.
Vers la troisième partie (bientôt)
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(1) Le pouvoir de la volonté – Roy F. Baumeister / John Tierney

ILLUSTRATION : Allef Vinicius

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