Deep Work : Retrouver la concentration au travail #1

Deep work est probablement le livre qui m’aura le plus marqué cette année ; ou plutôt celui qui m’aura été le plus utile pour changer mes méthodes de travail…
et construire ce site !
Cal newport (1), universitaire agrégé d’informatique, est l’auteur du livre. Il vous y apprend à « retrouver la concentration dans un monde de distractions », à produire de la valeur et à redonner du sens à vos activités… et à vos vies. Rien que ça !… Si, si. 


Il rejoint un mouvement émergent aux USA qui s’oppose à la superficialité du monde interconnecté en prônant un retour aux valeurs de volonté et de concentration, se faisant l’écho d’auteurs comme Matthew B. Crawford (2) ou Winifred Gallagher.

La première partie du livre de Cal Newport présente l’avantage de travailler en profondeur, cette aptitude à trouver l’isolement fécond en matière de productivité et de créativité dans un monde du travail, et particulièrement celui du « travail du savoir » encourageant la connexion et l’interaction permanentes.

L’hypothèse de travail de Newport est la suivante : « la capacité à travailler en profondeur se fait de plus en plus rare tout en devenant de plus en plus précieuse dans notre économie. En conséquence, ce sont les rares personnes à entretenir cette habilité, puis à l’inscrire au cœur de leur vie professionnelle qui s’épanouiront et connaitront la réussite. » Et pour illustrer cette annonce par un exemple célèbre, l’auteur évoque le psychiatre Carl Jung qui prit l’habitude dès 1921 de faire des « retraites de travail » dans sa tour nouvelle acquise, « la Tour de Bollingen » près de Zurich. Ce fut le début d’une productivité accrue pour un Jung qui entrait en confrontation avec les thèses de Freud.

Un travail de valeur

Deux capacités sont essentielles pour réussir dans le monde professionnel et particulièrement dans celui de la nouvelle économie :

1- la capacité à maitriser les choses difficiles

Or, vous êtes souvent confrontés au besoin de temps pour apprendre et maitriser une nouvelle compétence dans un monde qui « va vite » et qui, rythmé par le travail des intelligences artificielles, produit toujours de la nouveauté et peut donc remettre en cause votre compétence nouvelle acquise. De plus, la journée est limitée à 24 heures et vous devez aussi consacrer du temps pour travailler ou vous occuper des vôtres.  Si vous ne pouvez pas dégager suffisamment de temps pour apprendre, il vous faut donc intensifier le temps que vous consacrez à apprendre.

Et « c’est la concentration intense qui est nécessaire pour cet apprentissage » nous dit Sertillanges (cité par Newport) dans « La vie intellectuelle » ; les théories du moine dominicain sur la maitrise des tâches exigeantes ont d’ailleurs été relayées par les spécialistes américains de la « psychologie de la performance » dont K. Anders Ericsson (3) qui parle de « pratique délibérée », c’est-à-dire « d’une vie passée à effectuer délibérément des efforts pour améliorer nos performances dans un domaine donné. » Cette pratique délibérée ce sont des mois ou des années de recherche, d’apprentissage et/ou de travail, à apprendre et à se perfectionner dans une compétence, un art ou une aptitude quel qu’elle soit.  C’est ce que Robert Green nomme « Atteindre l’excellence », expression dont il a fait le titre de son troisième livre dédié au développement personnel.

Mais que nécessite exactement cette « pratique délibérée » ?

  • -Votre attention centrée sur une habilité précise que vous essayez d’améliorer ou sur une idée que vous tentez de maitriser.
  • La réception d’un « retour » confirmant votre apprentissage ou corrigeant certaines approches erronées que vous avez pu avoir ; retour qu’exclurait la distraction ou une attention trop diffuse.

Et comment expliquer l’efficacité de la « pratique délibérée » dans l’apprentissage ?

Dans « The Talent code », Daniel Coyle (4) cite les dernières recherches en neurosciences soulignant le rôle de la Myéline, cette substance constituée de lipides qui isole et protège les axones (prolongement des neurones) et augmente la vitesse de propagation de l’influx nerveux. En se concentrant sur une tâche ou une idée précise, l’homme augmente la myéline autour des neurones concernés, « permettant ainsi au circuit cérébral correspondant de s’activer plus efficacement. »
En vous concentrant donc sur un sujet précis, vous avez tendance à vous « myéliser » et donc à accroître votre performance cérébrale.

2- La capacité à produire un travail de niveau exceptionnel, en termes de qualité et de rapidité.

Une fois la compétence acquise, il faut transformer le potentiel latent en résultats tangibles.
Nombre de personnes ont de bonnes aptitudes ou des compétences professionnelles qu’ils mettent en œuvre dans leur structure professionnelle, mais pour atteindre « le niveau supérieur », celui de la reconnaissance et de la réputation, ils doivent pousser plus loin leur maitrise jusqu’à leurs limites pour obtenir des résultats concrets et uniques qui les distinguent. Et cela dans un monde ouvert par internet où les compétences de chacun sont consultables et où la pression concurrentielle se fait évidemment plus forte.

Pour Cal Newport, l’une des méthodes qui facilite une meilleure productivité sans dépenser de temps supplémentaire, tient à l’organisation du travail qui distingue les phases de communication et d’échanges avec celle du travail de production. Certains professeurs approchés par l’auteur ont en effet l’habitude de dédier des périodes de l’année aux cours et aux échanges avec leurs élèves et d’autres, de plusieurs mois, où ils s’isolent pour se consacrer uniquement à la production de livres ou d’articles scientifiques. Ils en retirent d’indéniables résultats de productivité. Car en organisant leurs activités par tranches mensuelles, ils ne pâtissent pas de la dispersion que fait connaitre la vie en entreprise où l’on peut passer « d’une réunion à l’autre, pour ensuite basculer sur un projet entre deux tâches administratives. »

Dispersion qui provoque ce que des chercheurs (cités par l’auteur) ont appelé « des restes d’attention ».
 Que désigne cette expression ? « Lorsque vous passez d’une tâche A à une tâche B, votre attention ne suit pas immédiatement – des restes d’attention demeurent centrés sur la tâche A. » ce qui parasite votre capacité à réfléchir et agir dans le cadre de votre nouvelle activité. Vous avez tous vécu cette désagréable impression d’être parasité d’une tâche à l’autre, d’aller moins vite au fur et à mesure que vous vous consacriez à des activités nouvelles parce que vous aviez encore en tête des bribes de conversations ou des pensées fugaces liées à une activité précédente : et bien c’est cela « des restes d’attention ».

Même si l’on n’a pas la capacité de s’organiser comme un « professeur d’université » pour ne pas être impacté par des « restes d’attention », il est possible de maintenir son attention, en évitant de regarder sa boite mails toutes les dix minutes, par exemple, ou de répondre immédiatement au texto de Cindy qui vous propose 3 idées restos pour la soirée.

 

La rareté du travail en profondeur

Comme l’évoque très bien l’auteur de Deep Work, si le travail en profondeur permet une performance optimisée, les conditions de son exercice sont devenues très difficile, voire impossible en entreprise.  Le monde de l’entreprise a considérablement changé depuis une décennie. Il y a d’abord eu l’apparition des open space, ces espaces collectifs plus ou moins vastes où les collaborateurs des entreprises se sont retrouvés rassemblés, les uns en face des autres.

A cela, s’est ajouté Internet avec :
– les e-mails devenus incontournables dans la vie et la communication de l’entreprise et dont la gestion, c’est-à-dire la lecture et la rédaction, fait partie des tâches chronophages d’une journée de salarié.
– la messagerie instantanée dont l’utilisation est obligatoire dans certaines sociétés de services, notamment dans les nouvelles technologies.
– les réseaux sociaux que les producteurs de contenus sont vivement incités à investir (L’auteur cite l’exemple d’un journal new-yorkais).   

Un directeur de service peut recevoir jusqu’à 500 mails par semaine et en envoyer de 200 à 300. Chacun est non seulement tenu de répondre à ses mails « pro » dans la demi-journée mais il le fait également parce que se manifester c’est aussi démontrer son activité au sein de structures qui peinent à trouver des indicateurs clairs de productivité. Aussi, envoyer des mails, organiser des réunions, écrire des textes professionnels sur LinkedIn en rapport avec votre emploi pour démontrer à vos collègues et à vos manager que vous maitrisez vos domaines d’expertise sont autant d’affairements voyants qui valideront votre implication, à défaut de prouver votre productivité (et l’utilité qui la sous-tend).

Ces pratiques expliquent de manière différente la popularité de nombreux comportements néfastes (« Oh tu as vu, Tristan a posté sur LinkedIn un super article de presse sur « le handicap et l’assurance » ?) pour la profondeur de la concentration.

Les entreprises qui encouragent ces modes opératoires et ces comportements comprennent-elles qu’elles se sabordent à long terme en privilégiant l’agitation, au travail de fond que pourrait effectuer certains employés ? Réalisent-elles qu’elles se privent de précieuses ressources ?
J’ai souvent discuté avec le rédacteur en chef on line d’un des plus gros quotidiens de l’hexagone qui était l’un de mes clients. Et ce qu’il me disait sur son activité et son management, corroborait totalement le discours de Newport relatant les nombreux cas de journalistes américains, astreints à envoyer des tweets chaque jour… Quel est l’intérêt de presser les journalistes à fournir gratuitement un contenu superficiel sur une plateforme dirigée par une entreprise sans lien avec le journal ?

Pour tenter d’expliquer ces comportements, Cal Newport reprend les analyses de Neil Postman, un théoricien de la communication, décédé en 2003 : « Postman affirmait que notre société glissait vers une relation trouble avec la technologie. Il remarquait que les échanges autour des nouvelles technologies n’étaient plus légion et que nous ne comparions plus les nouveaux atouts aux problèmes qu’elles pouvaient faire naître. Nous partions du principe que s’il s‘agissait de haute-technologie, c’était par définition bénéfique, point barre. »
Neil Postam, toujours cité par Newport, désignait cet état d’esprit comme une « Technopolie » qui « ne rend pas illégales, ni immorales, ni même impopulaires ses alternatives. Elle les rend invisibles et donc hors de propos ».

Les entreprises sont donc « embarquées » dans une surenchère à la technologie et leurs dirigeants se sentent obligés de valider toutes les innovations ainsi que les comportements qu’elles suscitent par peur d’afficher une image ringarde ou de « ne pas en être » mais aussi, par sincère conviction quant au bienfondé de tout progrès et finalement, par adhésion au Progrès.

Pour reprendre le fil de ce texte, le but n’est pas de condamner les nouvelles technologies et surtout pas internet (je serai bien ingrat) mais de relever avec Cal Newport, les effets néfastes de sa surutilisation sur la concentration et le travail en profondeur. « Celui-ci est particulièrement défavorisé en « technopolie » car il repose sur des valeurs, telles que la qualité, la connaissance de son métier et la maîtrise… » précise l’auteur. Pire, pour atteindre le travail en profondeur, il faut souvent rejeter presque tout ce qui est nouveau et à la pointe de la technologie. Cette recherche d’excellence est écartée « au profit de comportements modernes source de plus de distraction, comme l’utilisation professionnelle des réseaux sociaux …avec leur tweets, likes, photos taggées, murs, posts… » ainsi que tous les passages obligés de la reconnaissance sociale par Internet.

Mais si l’on veut être cynique, c’est aussi une bonne nouvelle pour vous et pour tous ceux qui ont compris l’avantage d’appliquer les techniques du travail en profondeur et de renouer avec les accomplissements durables. Si les entreprises en général, veulent passer à côté de production de valeur, c’est finalement leur problème. Le vôtre c’est de transformer votre méthode de travail pour plus de productivité, plus de qualité et plus de valeur pour en gagner en reconnaissance pendant que d’autres, vos concurrents potentiels, « likeront » des chatons sur Facebook ou iront tweeter leurs états d’âme.

 

Des expériences d’immersion

Je ne veux pas finir ce premier texte sur « Deep Work » avant de souligner le magnifique hommage que l’auteur rend au travail artisanal.   
Et c’est au travers du portrait de Ric Furrer, forgeron du Wisconsin spécialisé dans les techniques de l’époque antique, qu’il fait cet éloge. « Je ne travaille qu’à la main et j’utilise des outils qui multiplient ma force sans limiter ma créativité ou ma relation avec la matériau » déclare Ric Furrer. On peut voir Richard Furrer, œuvrer dans différents documentaires même si ceux-ci ne permettent pas vraiment de se rendre compte de l’effort et du travail, des dizaines d’heures de précision et de concentration nécessaires au forgeron pour réaliser une épée viking ou un glaive. Sur son compte YouTube, il explique (en anglais) son travail avec passion et professionnalisme.

Richard est un artisan et son savoir-faire et toute sa concentration se portent sur un objet réel. Il transforme de la matière ce qui donne un résultat palpable à son activité ; et cette activité qui a un début et une fin concrète, permet de produire un bien qui enrichira le monde : ce qui crée chez son auteur de l’épanouissement et de l’estime de soi, « une certaine tranquillité et une certaine sérénité » ajoute Matthew Crawford dans son livre « Eloge du carburateur ».

Certains pourraient évidemment rétorquer que l’artisanat occupe une part infime de l’économie du 21ème siècle et qu’il est compliqué de trouver des équivalents dans les « entreprises du savoir ». Ce qui est faux. L’infographiste sur Photoshop ou le réalisateur sur Première ou AfterEffects peuvent eux aussi réaliser du travail en profondeur.
Il faut aussi connaitre le monde des codeurs pour savoir qu’il y a du bon et du mauvais code : « Le beau code est court et concis. Si vous deviez donner ces lignes à un autre programmeur, il dirait, « Oh c’est bien écrit ! » C’est comme un poème. » dit un codeur vedette cité par Cal Newport. Ce même codeur, Santiago Gonzalez, parle de la programmation informatique comme des travailleurs du bois peuvent évoquer leur art.
« The pragmatic programmer », ouvrage de référence dans le domaine de la programmation informatique aux USA, établit plus directement ce lien entre le code et l’artisanat à l’ancienne en citant, dans sa préface, le crédo des carriers du Moyen-Age : « Nous qui taillons de simples pierres devons-nous toujours visualiser des cathédrales ? »… et le livre multipliant, au fil du livre, ces comparaisons, notamment entre les fondations de monuments et celles d’un programme ou d’un logiciel.

Pas besoin donc d’aller au fin fond de la campagne dans une grange pour être un créateur et appliquer les stratégies qui seront listées dans la seconde partie de ce texte dédié au travail profond. Ce livre s’adresse donc à tous ceux qui, intellectuels, chercheurs, créatifs ou producteurs veulent retrouver la concentration inhérente aux œuvres abouties. Où qu’ils soient.

La seconde partie du texte présentera les 4 règles qui permettent d’atteindre cet état de concentration absolue.
Vers la seconde partie

 

1) Cal Newport est professeur d’informatique à l’université de GeorgesTown. C’est sur son blog, Study Hacks, qu’il a inventé et popularisé le thème de ce livre.
2) Matthew B. Crawford est professeur de philosophie en Virginie et mécanicien de motos. Il a écrit « Eloge du carburateur » et « Contact » où il prône le retour au monde réel.
3) K. Anders Ericsson – « The Role of Deliberate Practice in the Acquisition of Expert Performance » – Psychological Review – 1993
4) Daniel Coyle, journaliste et auteur de « The talent code », non traduit en Français

ILLUSTRATION : Jeremy Bishop

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