Le Courage – Première vertu cardinale (Partie 1)

Quand un système appelle à détruire tout ce qui est solide pour imposer « la société liquide », quand la posture victimaire est devenue un réflexe pour attirer l’attention sur soi, où les fragiles sont des icônes ondulant sur les plateaux télé du Kali-Yuga…
Il était urgent de parler du courage. De rappeler que le courage est la première des vertus cardinales.

 

Le courage est la première des qualités humaines car elle garantit toutes les autres.
Aristote


Qu’est-ce que le courage ?

Le courage se définit couramment comme « une fermeté d’âme permettant de supporter ou d’affronter le danger, la souffrance ou une épreuve exigeant beaucoup d’énergie. »

Dans son acceptation la plus haute, c’est-à-dire physique, le courage est honoré et entraîné depuis le Paléolithique durant lequel des hommes vivaient de chasse, combattaient les monstres et les tribus hostiles, pour développer leur communauté et assurer sa sécurité.
De Oued Djaret jusqu’à Kula en Turquie, en passant par les grottes de Lascaux, on retrouve des représentations rupestres qui honorent des héros brandissant des lances face aux lions et aux taureaux.

Mais c’est surtout en Europe, et particulièrement en Grèce que le courage fut d’abord incarné, conté et défini pour y atteindre une forme d’excellence.
Dans l’Iliade, Homère chante la bravoure des Grecs et des Troyens. Il conte les faits héroïques des Ajax, de Diomède, Nestor mais aussi et surtout du plus grand guerrier achéen, le demi-dieu Achille. Achille est décrit comme véloce, endurant, brave, charismatique par sa capacité à galvaniser les Grecs. Ombrageux et colérique, violeur et tueur, ambigu par ses mœurs et ses origines semi-divines, cet arrière-petit-fils de Zeus, sûr de lui, incarnant la flamboyance du nihilisme viril n’éprouve aucune crainte à combattre. On le qualifie donc de courageux non par la peur qu’il surmonte au combat, mais par sa décision d’être parti pour Troie, malgré les funestes paroles de sa mère Thétis prédisant qu’il y trouverait la gloire éternelle… mais aussi la mort.
Face à Achille, se dresse l’impeccable Hector. Le fils de Priam, roi de Troie, incarne-lui aussi le courage. Mais c’est le courage de l’assertion virile, de celui qui se bat par devoir, pour défendre sa cité, sa famille et la faiblesse de son frère défaillant. C’est le courage de l’impersonnalité active au service de la communauté et non pas, comme chez Achille, la recherche de la gloire individuelle.

Platon définit le courage dans l’un de ses premiers dialogues socratiques : le « Lachès » (1) Il en fait la première des vertus cardinales. Pour Socrate que fait parler Platon, le courage est la capacité d’affronter fermement un danger en connaissance de cause ; c’est-à-dire que l’homme, contrairement à l’animal inconscient du danger, doit être assez instruit pour mesurer l’ampleur du risque encouru dans ce qu’il est fermement décidé à combattre. Agir courageusement, c’est surmonter. Ce courage, Socrate ne le circonscrit pas uniquement a domaine guerrier, il le trouve aussi chez les tous les « hommes exposés aux dangers de la mer et chez tous ceux qui sont courageux contre la maladie et contre la pauvreté et contre les périls de la politique… » et chez ceux « qui sont braves contre la douleur ou la crainte, mais encore ceux qui résistent fermement aux passions et aux plaisirs… »
Le courage n’est donc pas l’apanage de ceux qui osent, affrontent les ennemis de la Cité mais également ceux qui résistent aux maux quotidiens ou aux facilités.
Dans ce texte, le philosophe fait également mention du courage en politique : Affirmer son point de vue si le parti adverse est puissant, est courageux.

L’étymologie grecque du mot, « Andreia », associe le courage au fait d’être un homme viril, un « Andros », définition éthique qui se différencie de la simple notion biologique de masculinité.
Quant au mot français, il dérive du mot cœur. Être courageux c’est donc être un homme guidé par son cœur et « par ses plus hautes aspirations ». Cette vision du courage, un peu moralisatrice (et nous verrons pourquoi plus bas) est largement reprise par le monde de la chevalerie médiévale. Le noble Richard a « un cœur de lion » et les chevaliers de la Table ronde sont envoyés quêter le Graal, que Chrétien de Troyes associe symboliquement à une coupe (représentée sous forme de cœur). « A cœur vaillant, rien d‘impossible » (« A vaillans cuers riens impossible ») nous dit la devise de jacques Cœur.
Si le cœur est le siège du sensible chez les dames, il est le centre des émotions nobles et puissantes chez l’homme qui le poussent à être brave et à se transcender.
Avoir du courage, ce n’est donc ni avoir de l’esprit, ni même « avoir des couilles : c’est avoir du cœur.

 


Cœur et courage font l’ouvrage

Proverbe français 


Les caractéristiques du courage

Si Platon accompagne le courage d’autres vertus comme la tempérance ou l’humilité, si la « coutume des ancêtres », le Mos Majorum romain, encadre le courage par six autres vertus, la raison en est simple : le courage est une vertu mais celui qui en fait preuve n’est pas toujours vertueux. Un homme mal intentionné peut faire preuve de courage. Un homme agissant contre les siens, sa patrie ou commettant un acte criminel risqué peut être qualifié de courageux. C’est même son courage de délinquant qui accentuera sa dangerosité : le pompier qui éteint l’incendie est courageux, tout comme le terroriste qui l’a provoqué peut l’être. Voltaire disait que le courage « fait ou les grands héros ou les grands criminels. » (2)
Les philosophes et les législateurs de l’Antiquité le savaient fort bien. Lorsque des crises politiques secouaient l’Urbs, des voix invoquaient alors l’exemple vertueux de Cincinnatus, rappelant que le courage et l’autorité doivent toujours être désintéressées et au service de la cité ; non liés à des intérêts égoïstes et mercenaires.
D’ailleurs, le courageux s’oublie dans l’action ; il piétine son instinct de conservation pour suivre l’élan de son cœur, quoiqu’il lui en coûte. Si le lâche agit souvent par calcul, le courageux réfléchit vite pour passer rapidement à l’action. Il ne calcule ni pour trouver une porte de sortie, ni pour justifier son geste a posteriori. Il agit juste bravement.

Le courage n’est pas un automatisme. Un homme peut très bien être courageux un jour et faire preuve de lâcheté le lendemain. Le courage se reconquiert donc à chaque instant, il est une remise en cause au quotidien, comme le labeur de Sisyphe. L’on peut être considéré comme un vaillant soldat tout une guerre puis céder à la panique le dernier jour du conflit. Il en faut quelque fois peu pour faire pencher la balance vers la bravoure ou vers la fuite : une mauvaise nuit, un cauchemar, un mal au ventre… L’écrivain, Ernst Jünger, héros allemand de la Première Guerre mondiale, blessé quatorze fois et décoré de la croix pour le mérite, rencontre la lâcheté alors que tous le considèrent comme un exemple de courage : « Ne plus rien entendre, ne plus rien voir ! Seulement fuir d’ici, jusqu’au fond de l’obscurité », pense-t-il en PLS au fond d’un trou d’obus alors que sa compagnie est bombardée. (3) 

Comme nous l’avons vu avec Platon, la notion de courage est multiple. Si le courage extraordinaire, physique, a longtemps été valorisé, notre époque de fragiles tend à saluer les formes mineures du courage. Le courage s’est lui aussi démocratisé pour prendre des formes domestiques. Se lever tôt, faire deux heures de trajet quotidien ou exécuter des corvées que tout le monde évite, sont considérés comme des formes de courage, ordinaires certes mais plus souvent saluées que des actes héroïques, physiques, extraordinaires qui, aujourd’hui, peuvent en effrayer beaucoup.
Il est vrai aussi qu’un homme peut se révéler héroïque quand les événements l’exigent, accomplir des prouesses extraordinaires la veille et ne pas avoir « le courage » de se lever aux aurores. « Qui peut le plus peut le moins » ne fonctionne pas toujours dans le cas du courage.

Le parti pris pour la suite de ce texte est de le consacrer au « courage extraordinaire », « le courage des courages » comme le nommait Aristote, le courage physique ou psychologique qui se manifeste face à un grand risque, une grande peur en contraste au « courage ordinaire » qui sera traité pour ce qu’il est, une forme élevée d’effort et de volonté.

 


Quelles sont les 5 conditions du courage ?

Le courage extraordinaire comme nous l’entendons, c’est donc affronter un adversaire ou une épreuve dangereuse qui implique un risque physique ou psychologique… voire la mort.


1.
Éprouver de la peur

Il n’y a pas de courage sans peur. Aussi la peur est le premier adversaire de celui qui entreprend une action courageuse.
Vous pouvez ne pas éprouver de peur parce que vous êtes « une bête de proie », « un mercenaire », « un tueur à gages » mais dans ce cas précis, on ne qualifiera pas votre action de courageuse car vous aurez agi en professionnel, techniquement, « sans peur et sans reproches ».
L’homme courageux doit, lui, vaincre l’ennemi intérieur, cette voix sourde qui lui conseille la prudence ou le recul ; il doit réprimer la pression émotionnelle qui peut le rendre hésitant ou même totalement le paralyser si la menace est grande.
Face au risque, la peur peut même se manifester physiquement : les joues se creusent, le rythme cardiaque s’accélère, les mains tremblent… Dans la Chartreuse de Parme, alors même qu’il attendait le moment crucial de la confrontation en l’idéalisant, « Fabrice se sauva à toutes jambes vers le bois ; pour mieux courir il jeta son fusil. »
La peur est produite par l’instinct de conservation qui entraîne les herbivores et les bêtes grégaires à fuir, si l’option est possible.
Il faut bien comprendre que l’attitude courageuse n’est pas naturelle. Le courage en tant qu’attitude de dépassement de soi et de sa peur n’existe pas dans la nature. Lorsqu’un documentaire animalier vous montre une antilope tentant de sauver ses petits de la noyade ou des crocodiles, vous ne voyez pas un animal courageux mais juste un animal qui manifeste l’instinct de conservation de son espèce au mépris de son propre instinct de conservation.
Le courage est donc une qualité morale, « c’est la victoire de la volonté sur la peur » nous dit le colonel Ardant du Picq (4) ; ce combo d’énergie et de volonté a pour effet de briser le fatalisme, de contrer ce qui était programmé, jugé irrépressible par le commun des mortels.


2. Un dépassement de soi

L’attitude courageuse n’est pas naturelle car elle est souvent l’option la plus risquée. Elle représente également un élan qui nous permet de dépasser notre « petite personne », de mépriser le calcul des lâches pour agir prestement. « J’ai agi parce qu’il le fallait » dit le courageux ; « Parce que c’était la meilleure chose à faire ». L’explication est simple, directe, sans sophistication. Car le courageux n’a pas à se justifier de son acte qui incarne un élan de l’âme… contrairement au lâche qui va produire un ensemble de justifications : déjà pour se prouver à lui-même que sa lâcheté était la meilleure option et, ensuite, pour démonter aux autres combien son choix était judicieux.
Le courage est donc une attitude qui permet de s’oublier pour entrer énergiquement dans une dimension supérieure où les gestes héroïques des aînés, des dieux et des saints vous on précédé. Le courageux entre, par son acte, dans le club restreint des hommes qui agissent au-delà d’eux et suscitent ainsi, sans le vouloir et avec humilité (parce que leur geste leur a paru naturel) l’admiration des communs, de ceux qui sont restés sur le seuil.


3. Affronter un adversaire plus fort

Si vous êtes une « masse » de 1m92 avec des mains de bûcheron qui partez défendre une femme agressée dans la rue par un homoncule de 1m70, vous ne serez pas vu comme courageux. Mais plutôt en position dite « d’autorité ». Le rapport de forces « apparent » étant en votre faveur.
Vous serez, par contre, considéré comme courageux si vous la sauvez de plusieurs racailles, étant en infériorité numérique malgré votre taille.
Le courageux c’est donc David plutôt que Goliath ; c’est le dieu Thor de la mythologie scandinave qui combat le monstrueux serpent Jörmungand mais pas le Thor qui tacle le chétif et nihiliste Loki.
Le caractère courageux d’une action est donc évalué en fonction du rapport des forces en présence ; il n’est pas « Intuitu personæ ».


4. Le risque couru

L’épreuve à laquelle est confronté un homme doit comporter des risques. Des risques physiques, sociaux ou psychologiques, directs. Si je suis un gnome obèse de 1m65 pilotant un drone de mon ordinateur contre un groupe de djihadistes basée à 8.000 km, je ne suis évidemment pas courageux… puisque je ne risque rien.
Il faut « jouer sa peau » pour reprendre le titre du livre de Nassim Nicholas Taleb. « Jouer sa peau » est non seulement ce qui confère de la valeur à nos actes mais également ce qui crédibilise nos discours. Dans son livre, Nassim Taleb réhabilite la sagesse du risque et invite à ne suivre que ceux qui ont expérimenté personnellement ce qu’ils vous enseignent.


5. Être reconnu courageux

Le courage est une vertu sociale contrairement à la témérité qui témoigne plutôt d’une volonté de s’illustrer à titre privé. Et en tant que vertu sociale, il doit être reconnu par autrui, par une tierce personne : dire « je suis courageux » n’a aucun sens, aucune valeur ; c’est toujours l’autre ou les autres qui vous décernent cette qualité.
Si l’on se bat seul dans une impasse contre deux racailles avant de les faire fuir, personne ne vous voit. Vous saurez juste que vous êtes capable de les faire fuir… Mais si, quelques jours après, vous croisez ces mêmes racailles et qu’elles vous gratifient d’un léger signe de la tête, elles marquent alors la reconnaissance de votre courage.
Dans tous les cas, le courage pour exister, doit être reconnu.
Et, bonne nouvelle, lorsqu’il est reconnu, il est souvent salué… et récompensé. Si vous faites fuir les deux racailles évoquées ci-dessus, mais cette fois-ci, en présence de Cindy, votre rendez-vous« Adopte » du soir, préparez-vous à passer l’une des meilleures nuits de sexe de votre vie. Le courage a un effet aphrodisiaque sur les femmes. Tout comme la lâcheté les révulse.
Car, malgré la doxa féministe actuelle, les femmes sont programmées depuis des milliers d’années pour reconnaître et récompenser le courage.

Dans la seconde partie, nous verrons comment devenir courageux.


(1) Lachès – Premiers dialogues socratiques

(2) Rome Sauvée ou Catilina – Voltaire

(3) Orages d’acier – Ernst Jünger

(4) Etude sur le combat – Colonel Charles Ardant du Picq

(5)  Jouer sa peau – Nassim Nicholas Taleb

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