Avoir toujours raison avec Schopenhauer

Il existe de nombreux traités philosophiques classiques que l’on cite par « préciosité » ou par besoin de reconnaissance intellectuelle. Mais ces écrits qui ne tirent souvent leur valeur que des quelques citations extraites pour ornementer les conversations mondaines, nous apparaissent désuets, totalement dévitalisés par les productions et les découvertes effectuées postérieurement.  
Ce n’est pas le cas de « L’art d’avoir toujours raison ». Ce petit traité (1) écrit par Arthur Schopenhauer en 1831 (et publié à titre posthume en 1864) reste, en effet, une référence, un cadre d’étude pour tous les étudiants en dialectique et ce, malgré l’apport contemporain du mentalisme et de la psychologie sociale.


La dialectique est un sport de combat

Dans une discussion, il ne suffit pas d’avoir raison pour imposer son point de vue. Vous pouvez avoir une connaissance approfondie sur une question, en être même reconnu comme un « spécialiste » parce que vous avez « étudié le sujet depuis des années » et vous faire « humilier » lors d’un débat par un adversaire qui en sait moins que vous mais qui maîtrise l’art de la dialectique. (1)
Le mot dialectique nous vient du grec ancien dialegesthai : « converser », et dialegein : « trier, distinguer », legein signifiant « parler ». Il a donc les mêmes racines que le mot « dialogue » et nous renvoie à la notion de discussion, d’échange et même de confrontation dans le cadre d’une dualité interactive. Il ne faut pas le confondre avec la « rhétorique » qui rassemble les techniques oratoires visant une prise de parole efficace et un discours persuasif.
La dialectique conçue comme un échange, comme une interaction entre deux pôles individuels distincts, va naître avec ce que l’on appelle « La dialectique socratique » du nom du philosophe Socrate. Pour ce philosophe grec du 5ème siècle avant JC, l’exercice de la dialectique consiste à interpeller les gens dans l’espace public, près de l’Agora d’Athènes, pour ouvrir le dialogue. Ce dialogue fait de questions binaires et de réfutations, permet, selon le philosophe, d’amener à la vérité. La dialectique ne vise dont pas à avoir raison, à « remporter le match » face à l’interlocuteur mais d’atteindre la vérité par la friction des échanges. Socrate élabore donc une méthode, la Maïeutique, qui lui permet « d’accoucher les esprits » pour les amener à découvrir le vrai (ou en tout cas pour se détourner du faux). Il y a donc l’idée chez Socrate puis chez Platon que l’on ne peut connaitre la vérité qu’au terme d’un chemin dialectique, un échange controversé mais fertile qui permet l’émergence de la vérité par le rejet du faux.
C’est Hegel qui va reprendre, pour l’enrichir, ce concept de dialectique. Pour le philosophe allemand, la dialectique permet d’atteindre la connaissance par un cheminement de l’esprit qui va prendre conscience de lui-même en affrontant d’autres esprits. Cette « conscience de soi » va ainsi permettre d’appréhender le monde en acceptant la relativité de sa perception. Sûre d’elle-même et de sa capacité à produire des pensées, cette conscience va affronter d’autres consciences pour éprouver sa puissance. Elle va rechercher la reconnaissance de son être en affrontant l’autre : c’est ce que l’on appelle la dialectique du maître et de l’esclave. Deux forces vont s’affronter, et par là se définir mutuellement par contraste. La dialectique est donc une lutte entre deux consciences qui va permettre à l’une de dominer (le maître) et à l’autre de se soumettre pour éviter la mort (l’esclave). Chacun, le maître comme l’esclave, définissant l’autre par négation.
La dialectique c’est donc se définir par l’altérité.

La Mort de Socrate peint par Jacques-Louis David en 1787. Le Philosophe grec, immortalisé par Platon, combattit les Sophistes et les discours « tout faits » qu’ils vendaient, au nom de la recherche de la vérité.


Si la dialectique est, pour Socrate et Hegel, une méthode de connaissance de soi et du monde, il n’en est rien pour les sophistes qui ont développé une autre conception de la dialectique… ou, devrait-on plutôt dire, une autre utilisation…


Schopenhauer et les Sophistes

Les sophistes (du grec ancien sophistès : « spécialiste du savoir », formé à partir de sophia : « savoir, sagesse ») étaient à l’origine des professeurs d’éloquence et des professionnels du discours dans la Grèce du Vème siècle avant Jésus-Christ. Les Sophistes parcouraient la Grèce pour trouver des élèves qu’ils formaient à des enseignements pratiques comme l’éloquence, la politique et la loi. Ils leur promettaient des succès rapides grâce aux techniques verbales et à la connaissance des lois qu’ils leur apprenaient. Nous pourrions les comparer aux coachs de la post-modernité car leurs services payants visaient le perfectionnement oratoire d’élèves ambitieux cherchant moins l’acquisition de connaissances que des compétences pratiques pour s’imposer en public.
Parmi les sophistes célèbres de la première époque, on peut principalement citer Protagoras (expert en droit), Gorgias (maître en rhétorique) ou Prodicos qui s’employa à étudier le langage et la grammaire pour professer une utilisation précise et univoque de chaque mot. Les philosophes, et principalement Socrate cité par Platon, s’y opposèrent car selon eux, ils ne cherchaient pas la vérité mais simplement à persuader leur auditoire.
Si des courants sophistiques réapparaissent au IIIème siècle grec avant Jésus-Christ et à la fin de l’empire romain, devenu chrétien, c’est uniquement autour de l’enseignement de la rhétorique.
Il donc faut attendre le XIXème siècle de Hegel et d’Arthur Schopenhauer pour lire « l’Art d’avoir toujours raison » qui est un condensé assez exhaustif de techniques et de feintes dialectiques permettant de remporter les débats.

Pour introduire son livre de dialectique éristique, présentant 38 stratagèmes, Schopenhauer annonce crûment qu’il faut envisager la dialectique « comme l’art d’avoir raison sans se soucier de la vérité objective qui est l’affaire de la logique ». Il précise plus loin qu’il convient de « distinguer la découverte de la vérité objective de l’art de donner à ses propositions l’apparence de la vérité : l’un est l’affaire d’une toute autre pragmatéia (activité), c’est l’œuvre de la faculté de juger, de la réflexion, de l’expérience, et il n’y a pas d’art particulier qui s’y rapporte ; mais le second point est l’objet propre de la dialectique.» Dans ce cas, la dialectique éristique ne serait-elle qu’une somme de techniques utilisées cyniquement pour tromper l’interlocuteur et ceux qui nous écoutent ? Pas seulement, car elle peut aussi servir celui qui a raison pour imposer son point de vue face aux mensonges ; car il ne suffit pas d’avoir raison, au fond, il faut aussi pouvoir le démontrer face à des interlocuteurs de mauvaise foi ; dans un duel, ce n’est pas le juste ou le bon qui gagne mais celui qui se bat le mieux. « Le maître d’arme ne se demande pas qui, en fait, a raison dans la querelle dont est issu le duel ; bien placer sa pointe, bien parer les bottes, c’est de cela qu’il s’agit ; ainsi en est-il de la dialectique : c’est une escrime intellectuelle… qui vise à avoir toujours raison dans la controverse ».

En septembre 2014, lors d’une émission de Ce soir ou jamais, Jacques Attali montra toute sa maîtrise de la dialectique éristique face à un Etienne Chouard acculé rapidement à la défensive. Le lien de cette vidéo d’échanges (2)


Les 38 stratagèmes que présente Arthur Schopenhauer dans son traité sont d’utilité variable. Certains à force d’avoir trop été utilisés depuis le vingtième siècle nous semblent aujourd’hui grossiers. En voici cependant cinq parmi ceux qui restent d’actualité tant ils sont utilisés lors des débats télévisés.

Ce stratagème consiste à rebondir sur l’affirmation adverse pour retourner l’argument contre son auteur. A l’exemple cité par Schopenhauer, il est possible d’en trouver d’autres comme le très actuel : l’Islam est une religion qui a ses propres lois, on ne peut pas l’encadrer par des lois républicaines. C’est justement parce qu’il est hors-la-loi, qu’il faut encadrer l’Islam par une loi ».

 

Nicolas Sarkozy a montré qu’il avait compris ce stratagème en l’utilisant contre Ségolène Royal, lors du débat du second tour des élections présidentielles en 2007. (3)

 

Il s’agit là de montrer que l’adversaire défend des positions qu’il n’applique pas pour lui-même : « Tu prônes la diversité et le vivre-ensemble, alors pourquoi vis-tu dans le seizième arrondissement ? ». « Tu es écologiste, alors pourquoi roules-tu en 4×4 ? ».

 

Rappeler que cette méthode est un des stratagèmes présentés par Schopenhauer est intéressant pour comprendre combien l’indignation de ceux qui l’emploient est factice quand toute proposition non politiquement correcte, nous fait rapidement qualifiés de « fascistes » et de racistes ». Ce stratagème est à associer au « Reductio ad hitlerum », notion très en vogue sur Internet et associée au « Point Godwin » qui consiste à traiter d’hitlérien tout adversaire ou contradicteur pour le disqualifier.

 

Ce stratagème s’utilise plus lors d’une discussion privée. Il s ‘agit de prouver à son interlocuteur qu’il tient des positions philosophiques au détriment de ses intérêts propres. On peut étendre les arguments insérés dans le stratagème aux exemples suivants : faire comprendre à une caissière de supermarché qu’elle défend à tort l’implantation de caisses automatiques qui tôt ou tard la remplaceront ou démontrer aux petits salariés pro-migrants comment l’arrivée d’une main d’oeuvre faiblement qualifiée va permettre de tirer à la baisse le niveau des salaires et des conditions de travail.

A la lecture de cette présentation, on peut considérer que Schopenhauer qui avait conscience de défricher un domaine encore vierge en énumérant des stratagèmes utiles pour remporter un débat contradictoire, est l’ancêtre de mentalistes. Ces derniers, dont les enseignements connaissent un succès croissant depuis la fin des années 2000, enrichissent la maîtrise rhétorique par l’observation-utilisation de la communication non-verbale qui tend à calibrer les non-dits et les arrière-pensées chez l’interlocuteur. 

(1) L’art d’avoir toujours raison – Arthur Schopenhauer – Editions Circé
(2) Extrait vidéo, Jacques Attali montre toute l’étendue de sa maîtrise sophistique : https://www.youtube.com/watch?v=7yi_ABonMGg&t=9s 
(3) Extrait vidéo : https://www.dailymotion.com/video/x4fmdv

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